Expositions

La Biennale de Lyon, une leçon d’évasion

La commissaire d’exposition Emma Lavigne, a installé ses «Mondes flottants», entre Rhône et Saône. Visite, entre ondes et nuées

En cette année où la Documenta, éclatée entre Athènes et Kassel, a été lestée par Adam Szymczyk, ancrée dans l’actualité des crises financières et migratoires, en cette année où la Biennale de Venise, version Christine Macel, a favorisé un art qui témoigne pour la vie d’élans tisserands, tangibles et colorés, Emma Lavigne a préféré flotter. Oui, littéralement, ou presque. La commissaire d’exposition évoque la confluence du Rhône et de la Saône pour motiver ses Mondes flottants, selon le titre choisi pour la 14e Biennale de Lyon, mais le choix des œuvres exposées va bien au-delà des références aquatiques.

Les images que nous en gardons sont aussi bien aériennes, visuelles que sonores, elles se déploient dans le temps autant que dans l’espace. Emma Lavigne suggère des promenades possibles entre le Musée d’art contemporain (MacLyon) et la Sucrière, comme des chapitres qui s’interpénètrent, jouant avec un doigté rare de la porosité des œuvres. A chacun de se laisser porter ou de suivre ses propres chemins de flottaison.

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Trésors de l’art moderne

Emma Lavigne tente aussi de répondre à ce mot de «modernité» que Thierry Raspail, directeur de la Biennale, a déjà lancé en 2015 à l’Américain Ralph Rugoff – qui en avait surtout gardé les principes de rupture, d’émancipation – et qui devra encore inspirer le curateur de l’édition 2019. La directrice du Centre Pompidou-Metz y répond de façon assez zélée, grâce à quelques trésors de l’art moderne, prêtés notamment par le Centre Pompidou dans le cadre de son quarantième anniversaire, qui dialoguent avec les œuvres du XXIe siècle.

Ainsi, il allait de soi, presque trop peut-être, que l’installation de la Japonaise Yuko Mohri, bricolage poétique fait de bidons, de seaux, de tuyaux, de cadres de bois suspendus… avait affaire avec Duchamp, dont on retrouve les œuvres telles qu’il les a lui-même mises en valises. Et autour des installations immersives d’Ernesto Neto, parcours de tissus blancs à peine troublé de halos colorés, on retrouve Calder, Arp et Fontana… réunis par les mêmes courbes organiques, douces, essentielles comme celles de l’œuf.

Courrier lunaire

Depuis le 6 septembre, et jusqu’au 5 octobre, Dominique Blais envoie chaque jour au Mac une représentation de la lune, correspondant à toutes ses phases, représentées sur les timbres postaux. Les petits cartons sont alignés au fur et à mesure de leur arrivée sur une étagère, chacun ouvert sur une boule de verre posée dans du papier de soie. Ou comment être à la fois lunaire et concret, et renouveler une fois encore cet art qu’on dit postal.

C’est avec une autre forme de messages que travaille Rivane Neuenschwander. Elle s’inspire du «repento nordestino», une forme de chant improvisé brésilien, pour inviter les visiteurs à assembler au mur, mais aussi sur leurs vêtements, des étiquettes en tissus où figurent des mots (lutte, forêt, démocratie, trans… j’emmerde, changeons…). L’œuvre, inédite, s’appelle Bataille, elle est ludique, colorée, et nous incite à nous demander quels sont nos colères et nos combats. Tout près, les immenses lettres toutes fines de Love to s’écrivent à la craie sur fond bleu, tel que Robert Barry l’a conçu en 1984, invitation à définir ce qu’il nous plaît vraiment de faire. A plus de trente ans de distance, deux œuvres infiniment interactives, qui nous placent face à notre liberté d’action. Alors que beaucoup d’œuvres nous prennent dans leurs histoires, celles-ci nous proposent d’inventer les nôtres.

Quelques flaques

S’il est une forme qui relie les différentes parties de l’exposition, c’est celle de la flaque. Indéfinie s’il en est, ronde éventuellement, elle s’étend à nos pieds comme une tentation, s’observe comme un miroir. Au MacLyon, Hao Jingfan et Wang Lingjie semblent avoir emprunté la leur au magicien d’Oz. Sur ce qui semble au départ une simple mer recomposée, avec quelques îles côtières pour accentuer le réalisme, se dessine soudain un arc-en-ciel, qui bouge en même temps que nous avançons, puis disparaît soudain. Effet de réflexion/réfraction de la lumière sur la matière.

A la Sucrière, la flaque tient plutôt du bassin intérieur, installé dans un des anciens silos qui bordent le bâtiment. Au moment où l’on entre, il se peut qu’il ne se passe rien, à peine sera-t-on retenu par le léger clapotis d’une ou deux gouttes tombées du ciel dans cette onde laiteuse. Et puis la grille de robinets qui surplombe l’espace va soudain donner le maximum de sa puissance, et le son amplifié des eaux prendre des airs de symphonies. Après ce concert de la Sonic Fountain de Doug Aitken, le passage dans le noir de Tomas Saraceno est d’autant plus prenant. Au bout d’un très sombre couloir, l’artiste argentin a installé une de ses meilleures collaboratrices.

Collection d’araignées

L’artiste possède une incroyable collection d’araignées, et de leurs toiles, qui lui inspirent sculptures et dessins, quand il ne les met pas elles-mêmes en scène, comme ici. Celle-ci, qu’on nous dit d’espèce locale, tisse une toile aux maillages plus ou moins serrés dans un vaste cadre. Illuminée par un large faisceau lumineux, son architecture fascine, au point que, même projetés par un faisceau identique, l’image des Nuages de Magellan, deux galaxies formées d’étoiles dont la lumière met 163 millions d’années pour nous parvenir, passe presque inaperçue. C’est pourtant bien entre ces deux échelles et entre ces deux temporalités que se joue toute la force de l’œuvre.

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Pour trouver la troisième flaque du parcours, il faudra, en sortant de la Sucrière, aller en ville dans le Radôme, vaste structure de Richard Buckminster Fuller posée pendant la biennale place Antonin-Poncet, Sous sa voûte, Céleste Boursier-Mougenot a mis en place une nouvelle version de Clinamen, une œuvre dont le nom évoque qu’on appelle aussi la «déviation d’Epicure». Le philosophe imaginait des rencontres entre les atomes, qui les font dévier de leur chemin. Ici, ce sont quelques dizaines de bols en porcelaine blanche qui s’entrechoquent sur l’eau bleutée, produisant une musique aléatoire et délicate.

Beaucoup de nuages

Dans l’exposition comme dans la vie, les flaques sont indissociables des nuages qui s’y mirent. Et des nuages, il y en a ici de toutes sortes, à commencer par les galaxies lointaines montrées par Tomas Saraceno évoquées plus haut. Ceux de Marco Godinho sont visibles dès l’extérieur du bâtiment, qu’ils cernent. Dessins vaporeux de loin, ils sont formés de milliers de tampons gris apposés sur les murs, dehors et dedans. «Forever Immigrant» disent-ils jusqu’à l’écœurement. L’artiste, qui travaille beaucoup avec la transparence, est aussi l’auteur de Written by the Water, une série de cahiers simplement trempés dans la Méditerranée, à Palerme, à Lampedusa, à Catane, à Taormine et à Syracuse, pour capter les histoires que les eaux ont à raconter.

Les vagues autour de l’atoll de Bikini sont sans doute aussi porteuses de récits douloureux. C’est là que sont retombés les fabuleux nuages de la vidéo de Bruce Conner, Crossroads. En 1976, ce cinéaste expérimental avait travaillé à partir des images jusque-là top secret de vingt-trois essais atomiques américains. Avec les montages sonores de Gleeson et la musique électronique de Terry Riley, la beauté formelle des champignons devient oppressive. Elle ne sauvera clairement pas le monde.

L’art émancipateur

Moins dramatique, la vidéo de Hamid Maghraoui a un format vertical inhabituel. Les images ont été prises avec une GoPro posée sur le porte-à-faux d’une grue. Depuis ce nid de béton et de métal, à hauteur de nuages, on aperçoit au loin Avignon et ses abords, version contemporaine d’une peinture de paysage. A hauteur de nuage aussi les images de Melik Ohanian. Lui nous installe sur un toit de New York la nuit, parmi les hobos. Il a été inspiré par Plans, de Rudolph Wurlitzer, un roman-théâtre, avec son unité de lieu et de temps. Assis au milieu de quatre grands écrans, dans un dispositif mouvant, nous cherchons sans cesse qui de ces personnages à la voix fatiguée, tout en vaquant à d’étranges occupations autour d’un feu, raconte des bribes de son parcours pendant qu’en bas, très loin, la vie de New York continue, bruissante.

Alors certes, elle flotte, cette 14e Biennale de Lyon. Mais on l’aura vu au fil de ces quelques arrêts, ce n’est pas forcément dans le but de nous fermer les yeux sur le monde. L’art défendu ici par Emma Lavigne a aussi un pouvoir émancipateur. S’il nous détache un moment du réel, c’est aussi pour mieux le regarder. Il s’offre comme une aération bienvenue dans un monde confit d’actualités douloureuses, mais aussi comme la possibilité d’un point de vue plutôt que d’un engloutissement. A nous de replonger ensuite, mieux armés, dans les mailles du réel.


14e Biennale de Lyon, jusqu’au 7 janvier 2018.


Lee Ufan défie Le Corbusier

Outre tout un programme d’expositions dans le Grand Lyon et dans tout Rhône-Alpes, deux expositions sont directement associées à la Biennale. En ville, à la Fondation Bulukian, Lee Mingwei, Taïwanais récemment installé à Paris, a dessiné avec le commissaire, Nicolas Garait, un lieu de détente, un salon où l’on reprend pied pour entrer dans ses œuvres, pour les laisser vivre en nous aussi. C’est le moins qu’on puisse faire quand il nous propose de l’accompagner durant les cent jours de sa vie avec un lys, de la plantation du bulbe à la floraison, une œuvre réalisée après la mort de sa grand-mère.

Il faut prévoir une demi-journée pour aller au couvent de la Tourette, à une petite heure de Lyon, où les Dominicains, après Anish Kapoor en 2015, accueillent une autre star de l’art contemporain, Lee Ufan. Le Coréen explique qu’il a souhaité résister à l’âpreté de l’architecture du Corbusier, à son refus de la chaleur et de la beauté. Au béton, il s’oppose donc avec des installations en papier, en ardoise, en pierres récoltées dans les environs. Avec quelques œuvres aussi, posées d’une tout autre façon qu’il l’aurait fait dans un musée, comme cette toile, très haut sur un mur de la chapelle. Une résistance, tout en retenue donc, dans l’économie du geste, dans le minimalisme brut des matériaux, et c’est ce qui en fait la grâce. Il ne s’agit pas d’aller contre l’architecture, mais simplement d’y trouver sa place.


«Sept histoires de Lee Mingwei», Fondation Bullukian, Lyon, jusqu’au 30 décembre.

«Au-delà des souvenirs – Lee Ufan chez Le Corbusier», Couvent de la Tourette, Eveux, jusqu’au 20 décembre.

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