Art

Bienne, écrin pour artistes

La cité bilingue est devenue le refuge de nombreux artistes. Sa petite taille, ses loyers attractifs ainsi que son passé culturel sont des atouts de choix

On connaît le mécanisme, car il touche toutes les grandes métropoles: augmentation de la pression démographique, spéculation immobilière, hausse des loyers, fuite des classes populaires puis moyennes vers des banlieues proches puis de plus en plus éloignées. Dans ce mouvement, les artistes, dont l’économie est le plus souvent très fragile, sont en première ligne, alternativement désignés comme des acteurs éhontés de la gentrification ou comme d’ingénieux pionniers, capables de découvrir avant tout le monde les quartiers et les villes à fort potentiel.

La Suisse n’échappe pas au phénomène. Beaucoup de jeunes artistes sortis des écoles cherchent où s’installer pour échapper à la pression économique grandissante de Genève, Lausanne ou Zurich. Et c’est Bienne, 55 000 habitants, qui fait actuellement figure de ville refuge. Sur le plan artistique, la ville est connue dans le monde de l’art grâce aux Expositions suisses de sculpture qui s’y tiennent à intervalles irréguliers depuis 1954. La prochaine édition aura lieu l’an prochain, avec une proposition de Thomas Hirschhorn autour la figure de Robert Walser. Mais ce genre d’événements, d’ailleurs souvent contestés, ne suffit évidemment pas à faire une scène artistique, spécialement dans une ville qui n’abrite aucune école d’arts visuels et qui n’est donc pas un vivier de jeunes artistes – l’Ecole d’arts visuels Berne et Bienne ne propose sur son site biennois qu’une formation de graphiste. «J’entends régulièrement que des gens s’intéressent à Bienne», affirme pourtant Damian Jurt, curateur de Pasquart. Comment expliquer ce phénomène, par-delà des questions strictement économiques, liées au prix des loyers et à la disponibilité des espaces de travail?

Emplacement idéal

«Bienne, c’est un quartier perdu de Berlin en Suisse», explique Andrea Marioni, 31 ans, actuel directeur d’Espace libre. Originaire du Tessin, nomade dans l’âme, il est passé par Genève (où il a étudié à la HEAD), Lausanne, Zürich, et ce n’est qu’en janvier dernier qu’il s’est réellement installé à Bienne, invité par l’ancienne directrice du lieu, Barbara Meyer Cesta, à lui succéder. «Les gens étaient heureux que la direction soit confiée à quelqu’un d’extérieur. Ça ne se passerait probablement pas comme cela ailleurs», affirme-t-il.

Il dresse de sa ville d’accueil un portrait élogieux: sa scène musicale historiquement très active, son emplacement idéal à une heure de toutes les grandes villes suisses, le mélange des cultures germanophone et francophone et, plus généralement, de multiples réalités culturelles qui en font une ville d’hybridation. Mais il souligne aussi la possibilité, pour les jeunes artistes, d’y inventer une économie de travail loin de toute pression. Et il faut comprendre ici pression économique mais aussi professionnelle. Bienne est une ville où expérimenter, prendre son temps, et où il est possible de faire ces erreurs qui sont à la base de toute recherche, et qui appartiennent à la création vivante.

Apprendre en faisant

Chri Frautschi, qui s’occupe depuis près de douze ans de Lokal-int, insiste également sur la possibilité offerte par la ville «de développer des positions artistiques inédites et de les mettre en discussion». C’est essentiel dans la construction d’une personnalité artistique. L’échelle moyenne de la ville serait donc paradoxalement porteuse de possibilités: «J’aime bien cette vie de petite ville et cette idée que s’il n’y a pas assez d’expositions, tu peux simplement les faire toi-même. Il y a beaucoup d’activisme do it yourself ici, on apprend en faisant.» Pour lui, curiosité, solidarité et redistribution caractérisent l’ambiance de la ville.

Roman Luterbacher, l’un des initiateurs du projet Gurzelen, propose une mise en perspective à la fois culturelle et politique de cette nouvelle image de Bienne: par-delà le bilinguisme, c’est la tradition à la fois socialiste, ouvrière et industrielle qu’il met en avant. «Bienne est une ville industrielle, ce qui a une influence sur la qualité de vie. Par l’architecture, mais aussi par le fait que ce n’est pas une ville d’étudiants mais d’ouvriers, comme La Chaux-de-Fonds.» Et s’il lui fallait un modèle, ce n’est pas Berlin mais Bruxelles qui lui viendrait en tête, où il a vécu en 2011 et qui fut pour lui une «immense source d’inspiration», tant dans la manière dont on y pense l’impact des actions culturelles sur la vie de quartier que dans l’utilisation ingénieuse de grands espaces désaffectés (le terrain Gurzelen n’est d’ailleurs pas le premier projet associatif qu’il mène à Bienne).

Climat de confiance

Roman Luterbacher insiste aussi sur le climat de confiance qui existe entre les associations et la municipalité, qui observe avec bienveillance les projets culturels, les soutient attentivement, voire les encourage: la ville permet en effet à plusieurs projets socioculturels d’exister, notamment sous la forme d’utilisations temporaires, dont le terrain Gurzelen fait partie. Mais se pose néanmoins la question d’un soutien qui ne soit pas simplement idéologique, mais aussi financier. Les projets tiennent souvent sur la seule énergie et débrouillardise des volontaires, une situation qui n’est tenable ni à moyen terme, ni à long terme.

Bienne n’est certainement pas la terre promise dont rêvent les étudiants en art à la sortie des écoles, d’autant qu’y «trouver un équilibre financier peut s’avérer difficile», comme l’explique Damian Jurt. Mais la ville propose en somme un modèle alternatif au parcours classique qui veut que l’on s’implante là où le marché est le plus actif: à ce modèle basé sur la réussite individuelle, les acteurs culturels biennois sont nombreux à plébisciter la construction de pratiques collectives et à promouvoir des formes de solidarité active.


Lokal-int

Situé dans le quartier de la gare, Lokal-int est un espace d’exposition indépendant. Son nom contient en lui-même tout un programme: articuler les échelles locales et internationales. Avec une activité très dense de plus de quarante expositions par an, Lokal-int a en effet accueilli depuis douze ans des artistes de tous les horizons.

Le principe est de permettre la rencontre entre une œuvre, un artiste et un public: ainsi, les expositions durent le plus souvent une semaine, mais l’espace est ouvert uniquement le soir du vernissage (le jeudi). L’artiste assure alors lui-même la médiation de son travail, après quoi les œuvres sont visibles depuis l’extérieur: le lieu en lui-même est un local commercial qui se présente sous la forme d’une large vitrine.

Lokal-int importe dans le monde des arts visuels quelque chose de l’énergie de la scène musicale biennoise. A la manière d’un petit club de musique, l’esprit est à la spontanéité dans la programmation, à la bienveillance, à la solidarité. S’y ajoute la volonté d’avoir un vrai impact sur l’espace public.

www.lokal-int.ch


Espace libre

«Un espace d’art ou une maison culturelle, selon les termes qu’on veut utiliser, présente le même enchantement qu’une caravane qui apparaît à l’horizon, avec ses chars, ses bruits, son lot d’ailleurs, ses formes qui sortent du quotidien […] Il a la force et l’énergie d’un printemps.» Avec cette présentation poétique et enthousiaste, Andrea Marioni a placé ses ambitions pour Espace libre sous le signe du collectif, de la passion, de l’autonomie et de l’inclusion.

La programmation s’organise autour de courtes résidences qui donnent lieu à des expositions temporaires. Elle inclut également des activités parallèles, comme le cycle «In relation with», qui permet à des artistes invités de revenir plusieurs fois présenter des œuvres de leur choix, la Lumpen Universität, un partage de savoirs sous la forme de conférences dominicales conviviales, ou d’autres événements organisés de manière plus spontanée. Il s’agit à chaque fois d’imaginer des formats d’accueil et de présentation différents, tant pour le public que pour les artistes invités.

Le mandat de direction a été confié à Andrea Marioni par le comité Visarte de Bienne pour trois ans, une durée qu’il estime pour le moment «digne de la science-fiction face à [s] es habitudes nomades», mais qui lui laissera le temps d’approfondir les pistes de travail qu’il a exposées dans «Ecce Combo», une présentation de sa programmation pour 2018 en forme de manifeste, qui glisse de Nietzsche à Eurythmics en passant par le poète et philosophe italien Franco Berardi (Bifo).

www.espace-libre.visarte-bielbienne.ch


Terrain Gurzelen

Il est difficile d’en croire ses yeux lorsqu’on arrive au terrain Gurzelen, l’ancien stade de la ville aujourd’hui reconverti en lieu culturel et associatif: une partie de la pelouse, transformée en champ de maïs et de pommes de terre, côtoie des terrains de tennis sur gazon uniques en Suisse. Cette vision résume à merveille l’identité surréaliste de ce lieu, où les activités artistiques, éducatives et agricoles se mêlent avec fluidité. De la culture de la spiruline aux ateliers d’artistes en passant par le chantier des enfants (un grand terrain de jeu), la radio, la buvette, les jardins communautaires, le toboggan géant, les locaux de répétition ou l’atelier de réparation de vélo, les expérimentations touchent tous les domaines: le terrain Gurzelen a tout de ces micro-utopies que célébrait UTOPICS, l’exposition suisse de sculptures en 2009.

L’occupation de cet ancien terrain vague est effective depuis 2017 et le succès populaire du terrain, très fréquenté par les Biennois, ne se dément pas. Mais si la gestion du terrain est effectuée par une association, qui a été autorisée à utiliser l’ancien stade pour une durée de trois ans, elle est uniquement le fait de bénévoles incroyablement investis et repose exclusivement sur la débrouillardise. De quoi s’interroger sur l’avenir du projet, qui devra se transformer et s’appuyer sur des soutiens financiers, pour ne pas épuiser ses énergies.

www.terrain-gurzelen.org


Pasquart

Le centre culturel Pasquart abrite plusieurs institutions: le Centre d’art, la Collection Centre d’art, le Photoforum, la Société des beaux-arts Bienne, le Filmpodium et Espace libre.

En 1996, Pasquart reçoit une généreuse donation: l’ancien hôpital se voit alors augmenté d’une extension moderne, réalisée par le bureau d’architecture bâlois Diener&Diener et achevée en 1999. Le centre rouvre en 2000, avec de magnifiques espaces d’exposition, dont un spectaculaire et immense white cube de plus de 350 m2, la salle Poma (du nom du donateur). L’ensemble du centre dispose ainsi d’espaces de nature très différente, tantôt des enfilades de pièces qui rappellent l’organisation domestique, tantôt des espaces plus vastes, parfaitement adaptés à l’exposition d’œuvres d’art contemporain. La programmation se répartit entre les arts visuels – expositions temporaires, collection – et la photographie.

www.pasquart.ch/fr

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