A Bienne, variations autour de l’adaptation

Les Journées photographiques explorent la façon dont les hommes, les animaux ou les plantes évoluent selon le contexte

Tout le monde, en permanence, doit s’adapter. Accorder le ton à celui de son interlocuteur. Travailler plus pour gagner moins. Développer une stratégie face à ce nouveau prédateur. Pousser le long des murs parce que l’on n’a plus que ça à se mettre sous la tige. Pour leur 19e édition, les Journées photographiques de Bienne se penchent sur la manière dont les êtres vivants réagissent aux modifications de leur environnement. Les 22 expositions, dont une grande partie de travaux inédits, occupent musées et bâtisses du centre-ville. Un nouveau lieu a été trouvé: le parking de l’ancien siège de Rolex, offrant un beau panorama mais nécessitant la montée de nombreuses marches. Il faudra s’adapter. Sélection de quelques-unes de nos séries de prédilection.

Robert Zhao Renhui: «A Guide to the Flora and Fauna of the World»

Il y a un poisson rouge de 4 kilogrammes, bête de concours chinois rendue obèse à force d’engraissement et de mutation génétique. Une pomme carrée, poussée dans un bocal. Une tranche de porc qui ressemble à du bœuf. Un faon phosphorescent après avoir reçu le gène d’un champignon lumineux – trouvaille d’un scientifique russe pour éviter les collisions avec les voitures. Mais aussi un rhinocéros dont les cornes sont devenues naturellement minuscules au fil du temps, ironique manière de survivre à la traque des chasseurs africains. Ou encore un ours obèse parce que le réchauffement climatique a rétréci l’hiver – période de chasse – et qu’il faut pouvoir traverser des étés plus longs. Le travail de Robert Zhao Renhui, très esthétique mais présenté avec une rigueur scientifique, est un fascinant et terrifiant inventaire des métamorphoses que l’activité humaine impose à la nature. Il a également été présenté au Prix Découverte des dernières Rencontres d’Arles.

Tamara Janes: «Espace libre with Google Reverse Image Search»

Les requêtes sur Google aboutissent parfois à des résultats surprenants. Celles de Google Reverse Image Search encore plus. Moins connu, ce moteur de recherche de photographies procède par analogie avec le cliché proposé, s’adaptant comme il peut à la demande. La Bernoise Tamara Janes lui a soumis quelques vues de sa salle d’exposition biennoise, juste derrière le PhotoforumPasquArt et propose le résultat sous forme d’un dépliant. Il est captivant d’observer les réponses et d’essayer de comprendre comment fonctionne le logiciel. Par structure de l’image: l’angle d’une fenêtre aboutit à une scène de film d’action dans laquelle un type est accroché à un avion, les routes en contrebas suivant le tracé des fils électriques de la première photographie. Par couleur: un morceau de scotch orange correspond à un hamac orange. Par forme des objets: un tas de manioc figure un tas de cailloux, des cailloux sont remplacés par des œufs. C’est parfois plus obscur, un mannequin éviscéré dans un ascenseur réplique à un morceau de bois griffonné de lettres.

David Magnusson: «Purity»

«Rituels et codes sont des signes d’appartenance – et donc d’adaptation – à un groupe», note Hélène Joye-Cagnard, directrice du festival. Aux Etats-Unis, de très jeunes filles épousent symboliquement leur père en attendant de trouver un mari, promettant de rester vierges jusque-là. Le Suédois David Magnusson a réalisé des portraits de ces duos lors de la cérémonie, nommée Purity Ball. De ce côté de l’Atlantique, ils interpellent. Mains d’homme croisées sur le ventre d’une adolescente en robe blanche, visage juvénile aux yeux clos, abandonné sur une épaule massive; les poses sont celles d’amoureux. La ressemblance physique entre les «partenaires» accentue encore le trouble.

Henning Rogge: «Bombenkrater»

Pierre Montavon: «Hong Kong – les habitants des toits»

A H ong Kong, les logements manquent et sont inaccessibles pour les Chinois venus d’ai lleurs ou les migrants pakistanais. Des bidonvilles, dès lors, ont poussé sur les toits des buildings, invisibles depuis le sol. «La vie est si trépidante en bas que l’on peut avoir le sentiment d’un petit paradis une fois arrivé au calme d’en haut, avec les plantes sur le pas de la porte, souligne le photographe suisse. Mais les conditions d’hygiène sont déplorables, les habitants s’entassent parfois à 6 dans 7 m2, pour des loyers quand même élevés, et la vie sociale est inexistante.»

Joël Tettamanti: «Kobo, Lesotho»

Au XIXe siècle, le peuple basotho, au Lesotho, a accepté de troquer ses peaux de bêtes aux colons contre de simples couvertures. Offertes lors de rites d’initiation et devenues des marqueurs sociaux, elles tendent à disparaître au profit des vêtements occidentaux d’aujourd’hui. Joël Tettamanti a fixé ces parures en de magnifiques portraits. Jeunes hommes au regard fier drapés de leurs couvrantes comme les Romains de leurs toges. Maisonnettes rondes dispersées à flanc de montagne. Un monde en train de s’éclipser.

Journées photographiques de Bienne, jusqu’au 20 septembre. www.bielerfototage.ch