A Bienne, l’orchestre risque de valser

Classique Les musiciens réagissent à une mesure qui viserait à supprimer l’orchestre professionnel. Une pétition circule

Cédric Némitz, ministre de la Culture à la Ville de Bienne, tempère le débat

5200 signatures récoltées à ce jour, une flash-mob organisée dans un centre commercial, un compte créé sur Facebook («PRO Orchester Biel Solothurn!»), des musiciens circulant avec des t-shirts pourvus de slogans: l’Orchestre symphonique Bienne Soleure voit ses jours menacés. C’est l’émoi parmi les musiciens. La mobilisation est considérable pour contrer une mesure préconisée par la Ville de Bienne. Le Conseil municipal envisage de supprimer l’orchestre professionnel pour avoir un «orchestre de projet» à la place – soit des musiciens payés à la tâche. Cette proposition s’inscrit dans un paquet de mesures destinées à parer au déficit structurel de la Ville.

«Ce serait dramatique, s’écrie Dieter Kaegi, directeur du Théâtre Orchestre Bienne Soleure (TOBS). Jamais un orchestre professionnel n’a été dissous en Suisse.» Depuis l’été 2011, l’Orchestre symphonique Bienne Soleure et le Théâtre Bienne Soleure sont réunis sous le même toit. Il y a quatre ans, déjà, l’orchestre (fondé en 1969 et figurant parmi l’Association suisse des orchestres professionnels) était en danger en raison d’un sérieux déficit financier. C’est alors que les autorités biennoises ont décidé de fusionner les deux instances, avec un apport de la ville de Soleure et du canton de Berne. «Il y a eu une votation officielle, et 70% des votants ont approuvé la subvention en faveur de la fondation Théâtre et Orchestre Bienne Soleure», explique le chef Kaspar Zehnder. Depuis 2013, l’orchestre symphonique donne ses dix concerts d’abonnement par saison tout en collaborant plus étroitement que jamais avec le théâtre lyrique.

Or, voici que ces plans pourraient être contrecarrés, alors même que l’Orchestre symphonique Bienne Soleure s’efforce d’étoffer ses activités. «On fait des opéras décentralisés dans plusieurs villes en Suisse (Viège, Coire, Thoune, Vevey, Vernier…), on a des concerts à l’étranger maintenant, on va faire un CD pour la firme CPO suivi d’autres projets d’enregistrements, dit Kaspar Zehnder, chef titulaire. On ne fait pas seulement notre petit truc à Bienne.» Mais les pouvoirs politiques ne l’entendent pas ainsi. Pour eux, la priorité consiste à assainir les finances de la ville. Le paquet de 74 mesures présentées par le Conseil municipal à la mi-mars – et qui sera soumis au parlement les 22 et 23 avril – touche bien évidemment le secteur de la culture. Cédric Némitz, ministre de la Culture à Bienne, admet que la perspective de supprimer l’orchestre professionnel n’est pas la plus joyeuse. «A partir du moment où l’exécutif biennois décide qu’il y a des mesures d’économies dans tous les domaines et que la culture n’est pas épargnée, c’est le genre de proposition qu’on est presque obligé à être amené à faire. La dure réalité financière nous fait dire qu’on peut changer de modèle d’organisation et de financement de l’orchestre.»

Cédric Némitz rappelle que Bienne est une ville de 55 000 habitants, «ni grande ni petite» à l’échelle des cités helvétiques, et qu’elle a toujours eu un orchestre professionnel. Peut-elle se permettre le luxe de financer une telle institution quand «à 30 kilomètres», Berne a également son propre orchestre professionnel? «Le débat doit avoir lieu», dit le ministre de la Culture. «Je pense que si l’exécutif n’avait pas proposé d’économiser sur l’orchestre, la question se serait posée de toute façon dans un contexte d’économies comme le nôtre.»

Au TOBS, on digère mal le fait de ne pas avoir été consultés avant que la mesure (qui vise à gagner 360 000 francs par an) soit énoncée. «Cette proposition – celle de réduire un orchestre ou de le gommer – semble venir directement de la direction de la Culture, dit Dieter Kaegi. Je ne connais aucun cas pareil en Europe. Je ne veux pas culpabiliser une personne, mais on n’a pas l’impression d’être défendus par la Ville. Or, ça devrait être la personne ou l’institution derrière l’orchestre qui lutte pour celui-ci. On se sent abandonnés, il y a une perte de confiance.» Désemparés, irrités, les musiciens vont jusqu’à pointer du doigt le ministre de la Culture, tout en méconnaissant le contexte. «Lié par la collégialité, je n’ose pas avoir de position personnelle sur cette question, rétorque Cédric Némitz. Le Conseil municipal a décidé de cette mesure en étant conscient qu’elle est douloureuse. Mais le directeur de la Culture peut confirmer qu’il n’y a aucune raison artistique, culturelle, ni quoi que ce soit pour la justifier, si ce n’est la situation économique très difficile. Et pour l’attractivité de la scène biennoise, on ne peut pas dire que ce soit une bonne nouvelle.»

La mobilisation, avec des signatures récoltées auprès d’institutions musicales et de personnalités comme Renaud Capuçon ou Gábor Takács-Nagy, est un signal fort de l’attachement à cet orchestre. «Depuis que Kaspar Zehnder a repris en main cet orchestre, celui-ci est en hausse, dit Dieter Kaegi. On a des invitations en Europe, on prépare une tournée en Chine, les critiques disent que l’orchestre est en forme. Il n’y a pas de déficit.» D’où l’impression d’avoir les ailes coupées en plein vol. «N’oublions pas que le canton de Berne, les villes de Bienne et de Soleure ont dépensé plus de 2 millions pour créer cette organisation du TOBS. Et voilà que trois ans après, on remet tout en question. Or, le département de la Culture n’a consulté ni les partenaires dans le financement ni nous-mêmes.»

Si les 50 musiciens perdaient la sécurité de l’emploi en étant payés sur la base de «projets», l’organisation même de la maison lyrique devrait être revue. «Nous avons du théâtre de répertoire: comment faire avec des titres qui restent trois à quatre mois à l’affiche?» demande Dieter Kaegi. De son côté, Kaspar Zehnder s’inquiète du niveau de l’orchestre, sans parler de tous les projets sociaux menés auprès des jeunes (notamment dans les écoles) et des personnes âgées. «Les bons musiciens vont aller ailleurs, et les moins bons vont se retrouver dans une situation précaire. Un violoniste de 50 ans, même s’il a une grande expérience et s’il joue bien, a-t-il des chances d’être invité dans un autre orchestre ou de trouver un job?»

Tout en mesurant le vent de panique au TOBS, Cédric Némitz tempère la réaction des musiciens. «La ville de Bienne ne peut pas décréter à elle seule l’avenir de cet orchestre. Si la proposition devait passer le 22 avril, on devra ouvrir un temps de négociation et de réflexion avec l’institution concernée, le TOBS, mais aussi avec Soleure et le canton de Berne. Il s’agit de réfléchir à des solutions avec l’ensemble des partenaires, tout cela d’ici à 2018-2019, ce qui laisse du temps.» Ce même 22 avril, les contrats de prestation avec les institutions culturelles de la ville seront présentés au parlement. Le TOBS coûte 11 millions en tout (pour Bienne, Soleure, la région et le canton de Berne), dont presque 4 millions à la Ville de Bienne. «Cette structure va recevoir un nouveau contrat de prestation pour 2016-2019 qui maintient la subvention telle qu’elle est aujourd’hui.»

L’Orchestre symphonique Bienne Soleure, qui pourrait passer un peu inaperçu dans le riche paysage helvétique, est soudain sous les feux de la rampe. «Le débat me montre qu’il y a beaucoup de gens qui sont très attachés à cet orchestre, à Bienne et au dehors, constate Cédric Némitz. C’est toute la scène musicale classique qui est en train de se mobiliser.» «Un orchestre de projet n’est pas une alternative, proteste Dieter Kaegi. Pour nous, le 22 avril, c’est le jour qui compte. La pétition est ce qu’il y a de plus visible. On espère recueillir 10 000 signatures d’ici là.»

«Le Conseil municipal a décidé de cette mesure en étant conscient qu’elle est douloureuse»