Voir et être vu. La belle affaire. Une préoccupation aussi vieille que l’homme, sans doute le plus narcissique des animaux. Si le paon aime à parader, il n’a ni smartphone pour s’immortaliser lui-même, ni réseau internet pour inonder le monde de son image. L’humain a tout cela et bien plus encore; des caméras de surveillance, des téléobjectifs, des webcams ou des logiciels qui analysent chaque prise de vue. «Voir et être vu»: c’est la thématique des 16es Journées photographiques de Bienne (Jouph).

«Exhibition et voyeurisme ont été exacerbés dès l’invention de la photographie. Mais aujourd’hui, les nouvelles technologies soulèvent des enjeux qui n’existaient pas jusque-là. Internet est la nouvelle place publique, analyse Hélène Joye-Cagnard, codirectrice du festival. Nous avons souhaité nous pencher sur le comportement des gens face aux appareils d’enregistrement de la réalité, qu’ils soient d’un côté ou de l’autre.»

Et quel comportement! Dans une installation panoptique, le Catalan Joan Fontcuberta projette simultanément 20 diaporamas, faits uniquement de réflectogrammes glanés sur la Toile. Face à des miroirs, une foule d’individus dévoilent leur sexe, leurs fesses ou leur poitrine. Quelques-uns se masturbent. D’autres posent gentiment tout habillés dans leur salle de bains, souriant à eux-mêmes. Les âges, les origines, les genres et les styles se mêlent. Il y a là des centaines de portraits et l’on croit même reconnaître l’artiste espagnol – digne et vêtu – au milieu de cette foire du mauvais goût. Voilà pour l’exhibition.

Pour le voyeurisme, rendez-vous dans la salle contiguë du PhotoforumPasquArt. Dans un magasin d’électronique discount, le Letton Ivars Gravlejs a volé des cartes mémoire qu’il a insérées dans les appareils photographiques et les caméras de démonstration. Quinze jours plus tard, il récoltait une moisson plus ou moins intéressante: des clients posant pour la photo, bien que celle-ci ne soit qu’un test, des enfants pouffant, des morceaux de décor. Ce projet soulève évidemment la question du droit à l’image, les personnes exposées là n’étant pas au courant de l’existence de ces tirages. Hélène Joye-Cagnard reconnaît l’ambiguïté de la démarche mais en laisse la responsabilité à l’artiste.

Nadja Groux, elle, immobilisée par un problème de santé, se mit à photographier ce qu’elle voyait depuis sa fenêtre new-yorkaise. Des pompiers en action, des jeunes en bagarre, des filles acceptant les billets des hommes, des passants. Mais aussi une femme étendue chez elle, un bébé dans un appartement voisin. «J’habite Harlem. Ce quartier est surveillé en permanence. De manière verticale par les hélicoptères policiers. De manière horizontale par les guetteurs des dealers. J’y ai ajouté mon regard. Et maintenant le vôtre, précise la Française. J’ai hésité avant de photographier jusqu’à l’intérieur des logements. J’ai commencé et puis vite arrêté parce que c’est limite au niveau légal et moral. Mais cela m’embête, parce que ce sont les plus belles images.» Des images exposées à Bienne, dans la Villa.

Edgar Leciejewski interroge aussi le droit à la vie privée en traquant les individus photographiés par Google Street View. Et cela pose le problème du droit d’auteur, puisque le jeune Allemand utilise, comme plusieurs de ses pairs présentés dans le cadre des Jouph, des clichés réalisés par d’autres. Peut-on tout prendre sur le Web, tout détourner, sous prétexte que la matière y est accessible? Le débat a déjà été largement entamé l’an dernier à Arles, dans le cadre de l’exposition manifeste From Here On (notamment menée par Joan Fontcuberta). Plusieurs des artistes d’alors se retrouvent d’ailleurs cette année à Bienne.

«Voir sans être vu»: c’est encore un thème abordé par la manifestation, le camouflage. Dans une démarche au premier abord totalement ludique, Bernard Demenge prend la pose de personnages célèbres, puis introduit son visage dans l’image originale et iconique. Sur de petits tirages, on devine instantanément Karl Lagerfeld, Mickael Jackson, Harry Potter, Oussama ben Laden ou Charles Baudelaire. Tous ont pourtant la même face, celle du photographe français. Le look, les accessoires ou la posture des vedettes représentées sont tellement connus que notre cerveau dépasse le regard; l’impression générale lui dit à qui il a affaire.

La palme de la dissimulation, cependant, revient au chinois Liu Bolin, qui se fait peindre exactement à la manière du décor sur lequel il veut se fondre, rayon de supermarché, nid d’oiseau ou Cité interdite. Impressionnant. L’artiste est également l’invité du festival Images, à Vevey, qui débute ce samedi.

Journées photographiques de Bienne, du 7 au 30 septembre. Rens. www.jouph.ch

Les nouvelles technologies soulèvent des enjeux qui n’existaient pas jusque-là