On a à peine poussé la porte du Musée Schwab que l'on se trouve happé par un souffle mugissant. Dans la pénombre, crame un feu d'enfer, qu'accompagnent de violents coups de masse assénés à de grosses barres de fer rougeoyantes. Une forge, ici?! Par la grâce virtuelle, deux écrans renvoient au spectateur ces images venues d'un autre temps. Au temps où chaque village celtique avait son «Cétautomatix» de service, qui ferrait les chevaux et forgeait l'attirail de ces fiers guerriers luttant contre l'envahisseur romain, épées, boucliers et lances: «Leurs hurlements et leurs danses sauvages quand ils commencent le combat, l'affreux tintamarre des armes quand ils frappent leurs boucliers selon une coutume ancestrale, tout chez eux est organisé à dessein pour susciter la terreur» (Tite-Live, Ier siècle av. J.-C.).

Mais on est bien au Musée Schwab. L'institution biennoise a hérité son nom de Friedrich Schwab (1803-1869), fondateur du Musée archéologique de Bienne. Suite à la deuxième correction des eaux du Jura, sur un bras asséché de la Thielle débarrassé des sédiments, il a notamment découvert (en 1857) 166 épées forgées par les fils de Divico, qui ont suscité beaucoup d'intérêt par leur technique de fabrication. La Tène a d'ailleurs donné son nom au deuxième âge du fer, qui s'étend jusqu'à la fin de la conquête de la Gaule par les Romains: un site qui s'est développé entre 450 et 50 av. J.-C. à l'extrémité nord du lac de Neuchâtel, à deux pas de Marin-Epagnier.

Ces épées ont éveillé une haute curiosité chez Marianne Senn, du Laboratoire fédéral d'essai des matériaux et de recherche (EMPA), à Dübendorf, qui collabore avec les deux Ecoles polytechniques suisses. Archéologue, elle prépare actuellement une thèse transdisciplinaire sur les méthodes de forge du fer depuis La Tène jusqu'au haut-médiéval en Suisse. L'exposition Fer-feu-culte du Musée Schwab (lire aussi LT du 20 août) a été l'occasion pour elle de collaborer avec sa collègue Madeleine Betschart, conservatrice du musée archéologique biennois, et avec Jean-Marie Corona, forgeron au Musée du fer de Vallorbe (VD).

Ensemble, ils ont travaillé à un projet d'archéologie expérimentale, qui consistait à fabriquer une épée celtique selon le mode antique, mais dans un four… mérovingien! Un anachronisme qui ne se justifie que par l'étendue de la période étudiée par Marianne Senn. Mais elle en a tiré de précieux renseignements sur les méthodes de forge, à 1200°C, lorsque le fer perd toute sa structure atomique, adopte un agencement anarchique et peut alors être travaillé par l'artisan. Il existe de nombreuses étapes pour passer du fragment de minerai brut à la confection de l'objet. Radiographie et métallographie d'une épée de La Tène ont notamment permis de déterminer la technique de façonnement, soit le damas de corroyage par laminage: à découvrir par l'image vidéo sur place!

La conservatrice du musée, quant à elle, est ravie de l'expérience. Celle-ci met évidemment en scène la collection du site de La Tène par le biais des projections qui en rappellent le souvenir: «Tout en vérifiant nos hypothèses scientifiques, nous avons trouvé là un bon accès à notre thématique, dit Madeleine Betschart, en vue de présenter une archéologie vivante, qui communique avec le grand public, bref, tout sauf poussiéreuse!»

A l'heure où Bienne s'est parée des atours futuristes d'Expo.02, l'escapade au Musée Schwab vaut largement le détour, non par contre-pied passéiste mais parce qu'elle rappelle que la région des Trois-Lacs est la plus importante en Suisse du point de vue archéologique. Sur le faubourg du Lac, on découvrira tous ces objets de prestige qui furent enterrés avec leurs propriétaires à La Tène ou sur d'autres lieux de culte celtique et de sacrifices présidés par les druides: des épées au tranchant qui pouvait causer des blessures effroyables, souvent estampées de décorations (sangliers ou oiseaux), mais aussi des chaudrons de bronze dévorés par la corrosion, des monnaies, des ossements, des instruments de toilette (ciseaux, rasoirs, pincettes), des bijoux ou de la vaisselle.

Les Celtes n'ont laissé aucune trace écrite de leur passage dans l'Histoire. Beaucoup de mystère demeure autour de leur vision du monde, de leurs rites et autres habitudes. Que s'est-il exactement passé à La Tène? Raz de marée? Lieu de culte et de sacrifices (humains?) qui fut détruit? Simples habitats? Nul ne le sait… Les seuls témoins vivants sont ces objets, d'une fine élégance: «Ils autorisent beaucoup de fantasmes», lance au final Madeleine Betschart.