S'il existe un genre photographique balisé jusqu'aux confins de ses territoires, c'est bien le nu, en particulier le nu féminin. A peine née, dans les années 1840, la photo s'est lancée dans une intense production d'images érotiques, voire pornographiques. Les daguerréotypes licencieux ont été remplacés dans la décennie suivante par la stéréoscopie, laquelle avait l'avantage libidinal de donner un effet de relief à la chair.

Histoire ancienne, donc, et histoire connue. Or, cette évidence plaisait à Eric Gentil et Heini Stucki, deux photographes membres du Photoforum de Bienne. Lorsque d'autres sociétaires du Photoforum ont interpellé les deux complices pour les encourager à concevoir leur «exposition idéale», ils n'ont pas hésité longtemps. «Nous avons cherché un thème vif, intense, dont chaque image aurait été à la fois singulière et intrigante, raconte le Neuchâtelois Eric Gentil. La nudité s'est rapidement imposée à nous.»

Et le duo d'entreprendre huit mois de prospection dans des collections suisses et dans les archives des photographes amis, comme le Bâlois Christian Vogt ou le Genevois Gérard Pétremand. Des trésors ont été découverts à la Fondation suisse pour la photographie, à Zurich, comme une série de tirages de Man Ray qui met en scène Meret Oppenheim. La collection de Charles-Henri Favrod a aussi livré son lot d'images «singulières et intrigantes», de toutes époques, anonymes ou célèbres, à l'exemple des rares nus (Léonor Fini) pris par Henri Cartier-Bresson dans les années trente. Des documents anciens ont été sortis des fonds du Musée d'ethnolographie

de Neuchâtel, et accompagnés d'utiles précisions de Jacques Hainard sur le contexte ambigu des prises de vue. Les missionnaires et autres premiers anthropologues demandaient souvent aux «sauvages», en particulier en Afrique noire, de se déshabiller avant de prendre la pose: les vêtements qu'ils portaient fréquemment ne cadraient pas avec les a priori coloniaux des explorateurs.

Dans le même registre hypocrite, Eric Gentil et Heini Stucki ont déniché des séries de «modèles pour artistes», autant de photos de nus féminins et masculins figés dans des poses académiques. Destinés aux peintres et sculpteurs du XIXe siècle qui n'avaient pas les moyens de se payer de vrais modèles, ces clichés avaient en fait une audience beaucoup plus large.

L'exposition biennoise qui résulte de la quête des deux photographes n'est pas historique ou chronologique. Elle ne classe pas non plus le nu selon d'oiseuses catégories scientifiques, esthétiques, érotiques ou pornographiques, les frontières de ces traditions ayant toujours été ténues. De manière plus confuse, mais aussi plus surprenante, l'exposition procède par rapprochements successifs. Il y a en premier lieu l'association des sensibilités des deux concepteurs, Eric Gentil étant intéressé par la photo conceptuelle, alors que le Biennois Heini Stucki a une approche plus humaniste, plus documentaire aussi. Des alliances sont à plusieurs reprises effectuées entre des images que tout sépare (époque, intention, traitement), à l'exception d'un geste, ou d'une pose. Un supplicié photographié au Japon par Felice Beato en 1868 est ainsi rapproché d'un crucifix de bois polychrome fixé par Urs Kurth dans une église italienne en 1997.

L'exposition procède ainsi de proche en proche, d'écho en écho, sans direction définie, errance qui en fixe la limite, mais en encourage aussi la séduction. Au final, le pari du «singulier et intrigant» est tenu.

«Nu…», Photoforum PasquArt, 71-75, faubourg du Lac, Bienne, jusqu'au 10 août. Me-ve 14-18h, sa-di 11-18h. Rens: 032/322 44 82.