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Bienne, une charmeuse qui s’ignore

Entre lac et montagne, entre Suisse alémanique et Suisse romande, Bienne, plus grande ville bilingue du pays, s’invente un futur. Avec la volonté acharnée d’apprendre, enfin, à se plaire à elle-même

Avec son urbanisme disparate et son entêtement à tourner le dos à son lac, Bienne ne s’offre pas facilement au visiteur de passage. Ni belle ni laide, ni romande ni alémanique, ni jurassienne ni vraiment bernoise, elle semble s’ingénier à brouiller les pistes. Cette identité de la marge se traduit par une soif de reconnaissance qui a été décuplée par l’organisation d’Expo.02. Contrairement à Yverdon, Neuchâtel et Morat, la plus grande ville bilingue de Suisse a su profiter de l’occasion pour se réinventer et se projeter dans le futur.

Benedikt Loderer jette un regard avisé sur cette (r)évolution. Rédacteur à la revue d’architecture et design Hochparterre, ce Zurichois pur sucre vient de rédiger un numéro spécial consacré à Bienne, aujourd’hui épuisé. Sur 55 pages, la brochure marie le regard du spécialiste de l’urbanisme et celui du randonneur familiarisé avec la cité. Et pour cause: après 40 ans passés sur les bords de la Limmat, il a emménagé en août 2008 dans un spacieux appartement de la vieille-ville pour y vivre avec son épouse, qui enseigne à Bienne.

«C’est un peu une cité de chercheurs d’or»

L’architecte et journaliste est fasciné par l’instinct de survie d’une population habituée aux soubresauts de l’industrie horlogère. «Les Biennois attendent toujours la prochaine crise. Ils n’ont pas la mentalité alémanique, très forte dans le canton de Berne, qui empêche les gens d’avancer sans être sûrs qu’ils auront au moins autant demain que ce qu’ils ont aujourd’hui. Même si on reste en Suisse, la vie a ici une dimension provisoire. C’est un peu une cité de chercheurs d’or.»

L’horlogerie a eu un impact direct sur la ville: son développement fulgurant au début du siècle dernier, mais aussi son déclin après la crise des années 1970. «L’urbanisme est fragmenté comme nulle part ailleurs, reprend Benedikt Loderer. Les autorités politiques ont toujours eu des plans de développement. Les crises successives les ont empêchées de les mener à bien.»

Bienne a retrouvé des couleurs à la fin des années 1990 avec le lancement d’une vingtaine de projets urbanistiques. Le voyageur qui arrive en train est confronté d’emblée à ce chantier permanent: la réfection en cours de la gare CFF constitue une nouvelle étape de la revalorisation du centre-ville. Elle fait suite à l’aménagement de la place Walser, au sud de la gare, et à la transformation en zone piétonne des axes principaux qui mènent à la vieille-ville. Au cœur de la cité, la place Centrale a été réaménagée en zone de rencontre. «C’est le seul point positif», estime Benedikt Loderer, peu séduit par son côté austère.

Havre de convivialité

Associés à la rénovation de plusieurs bâtiments du XXe siècle, ces efforts ont permis à Bienne de recevoir le Prix Wakker, en 2004. Cette reconnaissance n’a rien changé sur le fond. Singulière, la ville continue à détonner avec les canons de beauté traditionnels. Quand il s’agit d’évoquer ses atouts, les Biennois évoquent d’ailleurs très souvent des excursions alentours: Macolin, balcon du premier contrefort jurassien, les gorges du Taubenloch ou encore l’île Saint-Pierre.

Pourtant, pour qui prend le temps de la découvrir, la ville natale de l’écrivain Robert Walser ne manque pas d’attraits. Très bien préservé, défraîchi par endroits, son cœur historique est un havre de convivialité où cohabitent bars, restaurants et institutions culturelles. «On s’y sent bien, souligne Benedikt Loderer. Quand il fait beau, les gens sortent les grils. C’est un quartier vivant, populaire. Il n’est pas mort et aseptisé, comme à Zoug, par exemple.»

Construite dès le XIIIe siècle autour d’un château fort érigé par le prince-évêque de Bâle, la ville ancienne est séparée du reste de la cité par la rue du Canal, où se pressent les véhicules en transit. Très chargé aux heures de pointe, cet axe sera considérablement allégé avec l’ouverture des chaînons manquants de l’autoroute A5, entre 2016 et 2022.

De l’autre côté de la route pétaradante, changement de décor. Place à la rue de Nidau et aux artères commerçantes. Après l’homogénéité du bourg moyenâgeux, la ville apparaît hybride, déstructurée, avec la cohabitation de bâtiments de toutes les époques, de tous les styles et de toutes les couleurs. Les rues sont soudain très fréquentées, avec de nombreux jeunes qui échangent en bärndütsch, en français et dans de nombreuses langues étrangères.

Jusqu’à la place Guisan, en direction de la gare, les vélos sont rois. Sous l’impulsion de Pro Vélo, la municipalité a multiplié les aménagements, débloquant en 1998 un crédit de 6 millions de francs sur dix ans. Cent cinquante mesures ont été définies. Les deux tiers ont été réalisés. Parmi elles, l’ouverture à proximité immédiate de la gare d’une des premières vélo-stations de Suisse, qui compte 405 places couvertes et surveillées.

Une terre de culture

Légèrement en retrait des rues marchandes, sur une friche située en face du Palais des Congrès, on découvre une icône locale, la Coupole, vestige industriel en forme de soucoupe volante. Inauguré en 1968, ce centre autonome de jeunesse présente 120 concerts par année à des prix abordables. Malgré son profil peu glamour, l’institution dispose d’un vrai soutien populaire: depuis 1993, les Biennois ont voté trois fois sur sa rénovation ou sur son maintien, avec à chaque fois un oui très large.

La culture, au sens large, est très présente à Bienne. Un accent favorisé par le bilinguisme. Les Romands multiplient les manifestations pour exister en tant que minorité (près de 40% des 50 000 habitants de la cité). Les Alémaniques font de même pour attirer les spectateurs du Seeland et concurrencer la ville de Berne. Les francophones y trouvent largement leur compte, à deux exceptions près. Les librairies et les cinémas sont presque entièrement dédiés à la culture germanophone.

Pour s’approcher du lac, il faut revenir à la gare CFF. Construit en 2001, le prolongement du sous-voie mène sur la place Walser, antichambre d’Expo.02. C’est depuis là que se jouera une partie importante de l’avenir de la ville. Le maire socialiste Hans Stöckli ambitionne de construire une petite Venise sur le lac en partenariat avec la commune voisine de Nidau. Le projet, baptisé «Agglolac», transformerait le site de l’Expo en cité lacustre et rapprocherait définitivement Bienne du plan d’eau qui porte son nom.

S’il se réalise, Agglolac permettra de renouer avec l’esprit d’Expo.02 en valorisant des rives aujourd’hui mal exploitées. Cette lacune a une origine historique: la ville de Bienne s’est développée à l’intérieur des terres, sur les méandres de la Suze. C’est Nidau qui occupait la situation stratégique au bord du lac. La Thielle a marqué la frontière politique entre les deux communes jusqu’en 1815, année du rattachement forcé de Bienne au canton de Berne. Les deux cités n’ont commencé à présenter un continuum du construit que dans la seconde moitié du XXe siècle.

Bientôt une nouvelle mue

Ce développement sera complété par plusieurs nouveaux projets urbanistiques et industriels. Avec, pour la municipalité, un atout de taille: elle détient près de 80% des terrains à bâtir, ce qui lui permet d’agir rapidement et à moindre coût en intégrant, au besoin, des investisseurs privés. Point d’orgue: le projet redimensionné des stades de Bienne, qui verra le jour fin 2012.

Le centre-ville connaîtra une nouvelle mue. La friche qui accueille la Coupole sera complètement réaménagée. Baptisé Esplanade, le projet prévoit la construction d’un hôtel de ville aux lignes épurées entouré par un vaste espace de délassement. Un aboutissement qui séduit Benedikt Loderer: «Bienne va enfin pouvoir se plaire à elle-même.»

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