Histoire

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à Escobarland

La plateforme Netflix diffuse la deuxième saison 
de «Narcos», sa série consacrée à Pablo Escobar, alors qu’à Medellín, les «Pablo tours» 
entraînent les touristes sur les traces du plus célèbre baron de la drogue du XXe siècle

La Colombie a certes tourné une page sanglante de son histoire, mais les armes et le narcotrafic constituent toujours une triste réalité dans un Etat qui reste l’un des principaux exportateurs mondiaux de cocaïne. Dans les rues de la deuxième ville du pays, l’héritage associé au cartel de Medellín et de son ancien patron, Pablo Escobar, alimente depuis quelques années l’offre d’un marché touristique en constante progression. Depuis sa sortie de prison, le frère de Pablo – Roberto Escobar –, qui fut aussi le trésorier du cartel, gère maintenant un musée à la gloire de celui que beaucoup surnomment le «patron du mal».

«Il nous a mis sur la carte!» C’est le seul de mes tours qui n’a pas besoin de publicité. Ceci est possible seulement en «Locolombia» (contraction de loco (fou) et Colombia (Colombie), ndlr). Camilo Uribe, directeur de l’agence Medellín City Tours, souligne comment le baron de la drogue Pablo Escobar a contribué à la réputation internationale de Medellín. Après les multiples ouvrages, documentaires, films et séries télévisées sur cette figure emblématique du narcotrafic colombien, c’est maintenant le tourisme qui participe à la diffusion de l’histoire improbable de ce personnage ambigu, considéré à la fois comme un terroriste sanguinaire et un habile entrepreneur.

Ville violente

Le 29 août, la Colombie se réveillait en paix suite aux accords historiques signés entre le président Juan Manuel Santos et les FARC, mettant fin à plus de 50 ans de conflit armé. Si le succès des négociations entre la plus ancienne guérilla d’Amérique latine et le gouvernement suscite l’enthousiasme des médias locaux et d’une partie de la population, nombreux demeurent sceptiques face à cet accord final qui doit encore être validé par référendum le 2 octobre prochain.

Dans ce contexte, Medellín fut l’un des centres urbains les plus durement touchés par la guerre, notamment en raison de l’activité florissante et funeste du cartel de Medellín, dirigé par le tristement célèbre Pablo Escobar depuis les années 80 jusqu’à sa mort, le 2 décembre 1993. Malgré la violence urbaine qui la gangrène encore, certes loin du paroxysme des années 90 lorsqu’elle était considérée comme la ville la plus meurtrière du monde, la capitale du département d’Antioquia enregistre depuis 2010 un afflux de plus en plus important de touristes.

Pour certains de ces visiteurs, l’histoire du baron de la drogue constitue une source de curiosité, et des entrepreneurs profitent de ce nouveau marché, proposant des excursions communément qualifiées de «Pablo tours». Si leur principal point commun réside dans le fait de conduire les touristes des heures durant dans la circulation intense de la ville, les anciennes demeures et la tombe de Pablo Escobar sont désormais l’objet de visites quotidiennes. Nombreux sont les guides qui incluent dans leur offre un retour sur la vie incroyable de l’ancien patron du cartel de Medellín, présentée comme une illustration de réalisme magique dans «Narcos», l’une des récentes productions de la plateforme Netflix.

Pablo «le héros»

C’est le petit frère de Pablo Escobar, ancien champion de cyclisme et membre actif du cartel, qui saisit le premier l’opportunité commerciale que représente la mémoire du baron de la drogue. Roberto Escobar vit maintenant dans une des anciennes demeures de son frère, dont il a transformé le rez-de-chaussée en véritable musée. Quelques objets de mémoire et de nombreuses photos retracent leur vie, comme celle où Pablo pose devant la Maison-Blanche avec sa famille, symbole ironique de l’échec des autorités américaines face au trafic de cocaïne. Peu après sa sortie de prison, le cadet du Capo s’associe avec des guides locaux pour mettre sur pied une activité certes moins lucrative que le trafic de drogue, mais néanmoins profitable. Le musée accueille quotidiennement plusieurs dizaines de touristes, des jeunes routards étrangers qui se rendent sur le site par l’intermédiaire d’un tour organisé.

En 1993, durant son séjour carcéral, Roberto Escobar est victime d’une lettre piégée qui le laisse borgne et quasiment sourd. La communication est de fait limitée, d’autant plus par la barrière de la langue qui le sépare de ses visiteurs pour la plupart anglophones. Les guides bilingues traduisent ses propos minimalistes, précisant qu’une partie des revenus du musée sert à promouvoir le vaccin contre le VIH que Roberto aurait découvert durant son séjour en prison. Le tour se veut ainsi porteur d’une vocation sociale. Mais le point d’orgue se situe à la fin de la visite, quand Roberto prend la pose avec chaque touriste devant l’affiche où sa tête et celle de son illustre frère sont mises à prix, pour une photo souvenir très vite diffusée sur les réseaux sociaux. Ainsi, les limites du discours ne semblent en rien entraver l’enthousiasme des routards.

Une fortune cachée qui tente les cambrioleurs

Des impacts de balles dans le mur, attribués, alors que le musée est déjà en activité, à des cambrioleurs en quête des restes disséminés de la fortune de Pablo Escobar, témoignent de la survivance de certaines légendes. Celui qui fut classé en 1989 comme le septième individu le plus riche de la planète par le magazine Forbes, aurait enterré et dissimulé sa fortune aux quatre coins du pays et au-delà. Deux coffres-forts ont d’ailleurs été découverts dans une de ses anciennes villas à Miami cette année.

Le tourisme contribue ainsi à la propagation des nombreux mythes associés au Capo, de la même manière que la télévision, le cinéma et la littérature. Qu’ils mettent en jeu ses trésors cachés, ses liens hypothétiques avec certaines guérillas ou sa supposée générosité envers les populations défavorisées de Medellín, ils sont sous-tendus par des réalités souvent bien plus contrastées. Pablo Escobar a certainement redistribué une partie de son incommensurable fortune à des communautés démunies, mais le «Robin des Bois» est à l’époque essentiellement conduit par ses ambitions politiques.

Ces tours rendent ainsi compte de la complexité inhérente à des discours centrés sur une telle personnalité. Pour Luise, une expatriée allemande collaborant avec l’agence Palenque, on ne peut parler de Medellín sans mentionner Pablo Escobar. Il importe pour autant de ne pas tomber dans le sensationnalisme: «Nous ne voulons surtout pas proposer encore un de ces «Pablo tours». Il faut comprendre l’impact que le trafic de drogue a eu sur Medellín. On peut voir son reflet dans l’architecture, dans les pratiques sociales… On peut le voir partout. En Colombie on tend à associer ce discours lié à la violence à du pur loisir.»

Initiatives privées

Les «Pablo tours» sont toutes des initiatives privées et aucune offre en lien avec le Capo n’est incluse dans les plans stratégiques de la ville en matière de tourisme. S’ils suscitent la critique chez certains habitants, aucune restriction n’est mise en place par les autorités. «Plutôt que d’interdire, il importe de former les gens. C’est un processus que nous ne pouvons pas nier ou empêcher.»

Pour Clemencia Botero, en charge de la promotion du tourisme culturel et naturel au Bureau de Medellín, il est avant tout nécessaire de proposer aux guides du contenu approprié pour leurs discours. Toujours est-il que Luise insiste sur l’importance pour les autorités de se placer dans ce marché touristique mettant en jeu les décennies de violence qu’a subies le pays: «J’aimerais beaucoup voir les autorités touristiques à Medellín et en Colombie parler enfin du conflit. C’est une chose de parler de Pablo Escobar et une autre de parler du conflit. On peut évoquer Pablo sans pour autant mentionner la situation actuelle de Medellín.»

Si Pablo Escobar est le grand absent des musées publics et des programmes scolaires, il se place en revanche sur le devant de la scène de la culture populaire, et depuis peu, sur celle du tourisme, en plein développement dans une ville qui cherche à tout prix à tourner la page.

Patrick Naef est anthropologue, 
chargé de cours à l’Université de Genève


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