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George Orwell, assis à sa machine à écrire.
© ullstein bild Dtl.

Livres

Big Brother, du passé au présent

«1984» ressort dans une nouvelle traduction signée Josée Kamoun, qui a fait le pari de remplacer le passé de l’original par le présent. Relire le chef-d’œuvre visionnaire de George Orwell, c’est constater à quel point le réel a dépassé depuis longtemps la fiction

Désormais juché sur le plus haut piédestal de notre temps, George Orwell – né en Inde en 1903, mort à Londres en 1950 – est une icône incontournable, mais longtemps reléguée du côté de la science-fiction. Avant que, de décennie en décennie, on ne découvre la puissance visionnaire de son œuvre incandescente, qui a commencé par dépeindre jusqu’au grotesque les grandes abominations totalitaires du XXe siècle.

Titre essentiel dans ce domaine, La ferme des animaux, en 1945, une fable animalière cinglante, sortie des écuries d’Augias, qui dénonce au vitriol la révolution russe, le culte de la personnalité et les idéologies communistes avec une drôlerie à la Gogol. Les animaux que met en scène Orwell se sont révoltés contre l’oppression de leur fermier, ils ont bien fait, mais ils vont être les victimes d’une tyrannie bien plus absurde, bien plus impitoyable, celle de la caste dirigeante de cochons. Avec, pour chef suprême, un verrat aux traits de Staline, l’ineffable «Napoléon» qui confisquera la révolution à son profit, sachant que «tous les animaux sont égaux mais que certains sont plus égaux que d’autres.»

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Police de la pensée

Quatre ans plus tard, en 1949 – sept mois avant de mourir –, Orwell lâchait sa bombe, un chef-d’œuvre, l’un des romans les plus monstrueusement emblématiques de notre époque: 1984, qui ressort chez Gallimard dans une nouvelle traduction signée Josée Kamoun. Avec, à chaque page, le regard glacé et luciférien de celui qu’on ne présente plus: Big Brother, le soviet des âmes.

Moustache à la Hitler, omniprésent sous son masque de marionnettiste ubuesque, «Big Brother vous regarde», écrit Orwell à propos de celui qui, désormais convoqué à la moindre occasion – de blogs en éditoriaux –, incarne tout à la fois la police de la pensée, la manipulation des esprits, les atteintes à la vie privée, la surveillance et le contrôle des citoyens, la mainmise sur les libertés par une technocratie toute-puissante.

Quant aux récalcitrants, leur sort est décrit dès le premier chapitre de 1984: «Ça se passe toujours la nuit. Les arrestations ont invariablement lieu à ce moment-là. C’est le réveil en sursaut, les mains rudes qui te secouent par les épaules, les lampes de poche qui t’éblouissent. Dans l’écrasante majorité des cas, il n’y a pas de procès, l’arrestation n’est même pas rendue publique. Les gens disparaissent, toujours de nuit, et voilà. Tu es aboli, annihilé, vaporisé.»

C’est dans l’imaginaire «Océanie» – transposition cauchemardesque de Londres – qu’Orwell situe cette vraie fausse dystopie où le Parti unique est aux ordres de Big Brother, invisible satrape dont les portraits inondent les rues d’une cité paralysée par la soumission, à grand renfort de lavages de cerveau, les enfants étant eux-mêmes réduits au rôle de délateurs. Chacun doit espionner chacun, tandis que les psychologues sont chargés de remettre sur «la bonne voie» les dissidents, toute divergence avec le chef suprême ne pouvant relever que de la maladie mentale.

Bidouiller les informations

Quant à la structure politique d’«Océanie», elle repose sur quatre ministères noyautés par le pouvoir. Celui de la Paix, «chargé de la guerre». Celui de l’Amour, «qui fait régner la loi et l’ordre». Celui de l’Abondance, «qui gère les questions économiques». Et celui de la Vérité, au fronton duquel il est écrit: «La liberté, c’est l’esclavage.» C’est dans l’un de ces bureaux – 3000 au total – que travaille Winston Smith, l’un des personnages clés du récit. Sa mission? Réécrire et falsifier l’Histoire, truquer les archives, bidouiller les informations, une tâche ignoble dont il n’est pas dupe et qui le poussera à devenir un insoumis, un «criminel de la pensée», faute d’autant plus impardonnable qu’il entame avec Julia une brûlante histoire d’amour, autre interdit majeur sous l’étouffoir d’une dictature dont Orwell démonte tous les rouages.

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Et c’est sous la torture que Winston et Julia seront «rééduqués», à la suite d’une scène insoutenable où Winston est confronté à sa propre phobie: une cage grouillante de rats hideux. «Un concert de couinements s’élève de la cage, il a le sentiment de se trouver dans une absolue solitude. Les rats se battent, font mine de se sauter à la gorge à travers la cloison.»

Le passé remplacé par le présent

Autre perversion d’«Océanie», la création d’une syntaxe pervertie, la Novlangue – le néoparler dans la nouvelle traduction –, sorte de virus introduit dans le langage pour détruire sa capacité à résister, en inventant une autre forme de pensée. Comment se battre dans un tel enfer? Winston finira par lâcher prise. L’hydre totalitaire a gagné, avec un final d’un pessimisme désespéré: «Tout est bien, la lutte s’achève. Il a remporté la victoire sur lui-même. Il aime Big Brother.»

Seul le présent de narration pouvait traduire cette urgence.

Lire 1984, c’est mesurer à quel point le réel a depuis longtemps dépassé la fiction. C’est aussi constater que cette anticipation n’en est plus une, puisque Orwell y décrit les dérives actuelles de la technologie et de tant d’autres confiscations de la liberté. Aussi Josée Kamoun – traductrice de Roth, de Malamud, de Kerouac – a-t-elle choisi de remplacer le passé de l’original par le présent, une audace dont elle s’est expliquée lors d’une interview donnée au Monde: «L’écriture d’Orwell est nerveuse, son style dépouillé, incisif. Ses verbes d’action tiennent en une syllabe. Son vocabulaire peut être cru. Pour transmettre cette violence, de même que le côté ascétique de sa prose, j’ai pris le parti de renoncer au passé simple. En anglais, le prétérit exprime toute forme de récit – familier, oral, épique. C’est un temps qui n’est ni soutenu ni relâché, et toujours très spontané, contrairement à notre passé simple. Au bout d’une trentaine de pages, il m’est apparu que seul le présent de narration pouvait traduire cette urgence.»

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Reste Big Brother, intraduisible, invisible, omniprésent, dont le spectre hante tous les peuples d’une planète terrorisée. Mais prêts à en découdre et à en démasquer les manœuvres diaboliques, grâce à un certain George Orwell.


1984, George Orwell, Trad. de l’anglais par Josée Kamoun, Gallimard, 380 p.

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