Lorsque Manley Augustus Buchanan, fac-totum dans les palaces kingstoniens au début des seventies, prend le pseudonyme de Big Youth, la Jamaïque ne sait pas encore qu'elle voit naître en lui un successeur précieux au génial U-Roy. Entre 1973 et 1979, le DJ et vocaliste, converti au rastafarisme dès son dix-huitième anniversaire, rédige les chroniques urgentes d'une décennie de sang: relevés scandés d'une violence quotidienne, métaphores prégnantes où les Babylone et autres images rastas s'inscrivent dans le paysage chamboulé de la vie jamaïcaine. D'une voix pointée comme un flingue, incantatoire à la manière des prédicateurs urbains, Big Youth transcrit les fêlures de son temps sur un dub métamorphosé. Loin des monolithes rythmiques, le son est en perpétuelle révolution. La syncope demeure, mais presque dans un esprit jazz. Swing en jeu.

Une dent tatouée à la manière tricolore du drapeau jamaïcain et l'expression «natty dread» ont popularisé l'image de Big Youth. Mais l'actuelle édition des pièces marquantes de sa première période, en un coffret de trois disques, révèle enfin l'importance de ce griot rasta. Outre les thèmes connus – la version désinvolte de «Hit The Road Jack», le chaloupé «Every Nigger Is A Star», cette compilation dévoile un Big Youth bouleversant. Comme dans ce «Wolf In Sheep Clothing» où le chanteur déploie les récitatifs incandescents d'une conscience acide. Il faudra vérifier ce soir sur scène si cette voix, née en 1949, est restée intacte.

Big Youth en concert le 15 février dès 20h30 à l'Usine de Genève.

Natty Universal Dread 1973-1979, coffret 3 disques (Blood and Fire/RecRec).