En décembre 2011, la philan­thrope et milliardaire Lily Safra se rend comme chaque hiver dans les rues de New York pour donner des couvertures et des vivres aux laissés-pour-compte. Alors qu’elle tend de quoi se couvrir à un vieil homme qui dort dans la rue, celui-ci se lève et s’exclame: «Dieu existe!» Une phrase qui déclenche chez elle l’envie de faire encore plus pour les sans-abri. «L’idée même de savoir que ses bijoux dormaient dans un coffre alors que les sommes récoltées en les vendant pourraient aider de nombreuses personnes lui était insupportable», explique François Curiel, président de Christie’s pour la Suisse et l’Asie et directeur international du département bijoux. Lily Safra a spontanément fait ­appel à lui pour disperser sa collection joaillière composée de 70 pièces datant de 1910 à 2011 et couvrant les différents styles (rétro, Art déco, moderne, contemporain).

Si les auctioneers organisent régulièrement des ventes caritatives, le côté exceptionnel de celle-ci – outre la qualité des lots – réside dans le fait que Lily Safra ne souhaite percevoir aucun argent en retour. Une fois déduite la commission de Christie’s (un pourcentage qui reste confidentiel), la totalité du produit de la vente sera partagée entre vingt œuvres de charité. «Depuis de nombreuses années, je suis engagée dans le soutien d’organisations caritatives, a confié Lily Safra au Temps. Il m’a semblé naturel de me séparer d’une partie de ma vie, qui revêt sans doute moins d’importance aujourd’hui, afin de dégager des moyens supplémentaires pour certains projets qui me tiennent particulièrement à cœur.»

Cette vocation philanthropique, Lily Safra l’a partagée d’abord avec son mari, le banquier et milliardaire Edmond J. Safra. Ensemble ils ont fondé la Fondation ­philanthropique Edmond J. Safra qu’elle préside.

Mis à l’encan le 14 mai prochain chez Christie’s à Genève, les bijoux de Mme Safra témoignent du goût raffiné de sa propriétaire. «Chaque pièce de cette collection m’est précieuse, car elle a été choisie avec soin et une grande recherche d’exigence, développe-t-elle. Mais le bijou auquel je suis sans doute le plus attachée est la bague diamant rectangulaire de 34,05 carats, un cadeau de mon mari pour notre mariage.» Cette pièce – dont l’estimation basse atteint les 3 300 000 francs suisses – n’est cependant pas la plus chère aux yeux de Lily Safra. Il existe en effet une pièce dont la philanthrope n’a pu se séparer: «Mon alliance de mariage.»

Les 70 bijoux seront dispersés ce lundi à 20 heures, mais le public peut les admirer dès demain et jusqu’à lundi 18 heures à l’Hôtel des Bergues de Genève, dans l’espace adjacent à la salle de vente de Christie’s.

Joint par téléphone, Carlo Adler, directeur de la maison joaillière du même nom, retient deux lots en particulier après avoir feuilleté le catalogue de l’enchère. «Il s’agit de la bague dotée d’un diamant taille rectangulaire de 34,05 carats [lot 10, ndlr] et de la paire de boucle d’oreilles [lot 29] composée de deux diamants taille poire de 19,43 et 19,16 carats.» Outre leur poids, ce qui attise le spécialiste, c’est la qualité des pierres précieuses. «Ces trois diamants sont d’une grande pureté puisqu’ils sont de type IIa, une catégorie dans laquelle moins de 1% des gemmes existantes trouvent leur place. Des pierres de cette qualité sont extrêmement rares, très recherchées parce que plus brillantes et vivantes que les autres.» Bien que le lot 10 soit ­estimé par Christie’s entre 3 300 000 et 4 600 000 dollars et le lot 29 entre 3 250 000 et 4 600 000, Carlo Adler pense que ces appréciations sont peu élevées au regard de la qualité des diamants.

«Le rubis birman (lot 66) de 32,08 carats m’interpelle également, continue le directeur d’Adler. Il possède une provenance parfaite puisqu’il appartenait à Luz Mila Patino, comtesse du Boisrouvray. Il faudrait s’assurer qu’il n’a pas été chauffé, ce qui enlève les traces de métal à l’intérieur de la pierre et augmente sa couleur. S’il n’a pas été chauffé, l’estimation – entre 2 800 000 et 4 600 000 francs – est là aussi plutôt basse.» Un document délivré par le Swiss Gemmological Institute – l’institut officiel qui identifie le traitement et l’origine des pierres précieuses – accompagne le rubis birman et certifie qu’il n’a pas été chauffé.

Si ces «top lots» risquent d’attiser les passions lundi soir, il ne s’agit de loin pas des seuls bijoux dignes d’intérêt de la collection de Lily Safra. «Trois pièces me plaisent particulièrement, s’enthousiasme à son tour Carlo Traglio, président de la marque de joaillerie Vhernier. Le sautoir Art déco de Cartier (lot 9), tout d’abord. Je ne suis pas un grand fan de ce style, mais ici le design est tellement délicat et léger, cette pièce est extrêmement raffinée.» Son deuxième choix, une broche de JAR (lot 21) – la maison de joaillerie fondée par Joël Arthur Rosenthal – qui représente deux fleurs enserrant un diamant. «Le mélange est exquis, tout comme la manière dont les tourmalines ont été découpées pour accompagner le grand diamant. Cette création est audacieuse. La façon dont JAR a pensé le sertissage, pour apporter de la légèreté à l’ensemble et enlever le côté un peu flashy du diamant, c’est vraiment très intelligent.»

Enfin, une bague (lot 34) a aussi intrigué Carlo Traglio. «Son estimation n’est pas très élevée mais je n’avais jamais vu une bague comme celle-ci. Elle a été creusée dans un bloc entier d’émeraude. Cela relève de l’exploit car cette pierre est très fragile. Mais surtout, le geste d’excaver une bague dans la masse d’une gemme est assez provocateur. Cela a dû occasionner des chutes conséquentes de matière. En général, on ne sacrifie pas le poids d’une pierre – et par conséquent sa valeur – au profit du design. Je ne connais pas Mme Safra, mais cette pièce – et sa collection de manière générale – est le signe d’une sacrée personnalité, d’une femme dotée d’un caractère fort qui ose se distinguer par ses bijoux et ses actions.»

La totalité du produit de la vente sera partagée entre vingt œuvres de charité

«Je n’avais jamais vu une bague comme celle-ci. Elle a été creusée dans un bloc entier d’émeraude»