Haruki Murakami a un jour écrit qu’il ne lisait que rarement des romans récents, histoire de ne pas perdre de temps avec un mauvais livre. Mais comment mesurer, face à l’avalanche de nouveautés qui chaque année inondent le marché, ce qu’est objectivement un bon livre, alors que la lecture est quelque chose de profondément personnel? Pour le Japonais, un roman à lire est un roman dont on parle encore vingt ans après sa parution, un ouvrage qui a survécu à l’amnésie du temps qui passe.

L’offre culturelle est telle que chaque année, il faut faire des choix. Quels disques méritent-ils une écoute, quels films ne doit-on pas manquer? Il est impossible, forcément, d’avoir une vue exhaustive de chaque domaine. C’est pour cela que le mois décembre n’est pas seulement celui des marchés de Noël et de la multiplication des apéros, mais aussi celui des rétrospectives, classement et bilans. Ceux-ci essaiment dans la presse aussi bien généraliste que spécialisée, envahissent les pure players. Et ils permettent de comparer ses coups de cœur aux goûts des autres, de dresser des listes d’objets culturels apparemment incontournables lorsqu’on remarque plusieurs occurrences de tel titre dans plusieurs médias.

Pas de règle figée

La rubrique culturelle du Temps a toujours aimé compiler les affinités électives de ses rédacteurs. Dans notre cahier Week-end de samedi prochain seront ainsi dévoilés sept classements. Pour les établir, plusieurs méthodes, aucune règle figée. Ainsi, les deux critiques cinéma ont commencé par comparer leur top 10 personnel; constatant qu’ils avaient cinq titres en commun, ils ont ensuite finement négocié pour décider quels seraient les cinq autres films à rejoindre le palmarès final. En musiques actuelles, quatre journalistes ont chacun proposé leur deux ou trois disques préférés: le résultat tient plus d’une succession de révélations que d’un véritable classement.

Et tandis qu’en beaux-arts le plus important est de dessiner une tendance, il est plutôt question en musique classique des temps forts romands de l’année. Enfin, en ce qui concerne les livres, les spectacles et les si populaires séries télé, les rédacteurs dédiés ont confraternellement ferraillé afin de se mettre d’accord sur une rétrospective qui résumerait au mieux ce qui les a fait vibrer en 2019.

Un bon instantané

Le journalisme culturel, évidemment, n’est pas une science exacte. Si un critique analyse et compare en faisant appel à ses connaissances, et en prenant du recul par rapport à l’œuvre qu’il s’apprête à commenter, il le fait aussi avec une part revendiquée de subjectivité. L’émotionnel ne doit pas être prohibé au profit du seul intellect, bien au contraire. Aux lecteurs qui parfois nous font part de leur agacement à nous voir démolir un film qu’ils ont aimé ou encenser un roman qui les a ennuyés, nous répondons toujours que nous ne sommes pas des professeurs distillant la bonne parole, mais des passionnés donnant des clés de lecture sans faire de prosélytisme. Quand les avis divergent, le but n’est pas de savoir qui a raison ou tort, mais de proposer une argumentation qui se tient.

Nombreux sont les exemples d’artistes qui auront mis du temps avant que leur génie ne soit véritablement compris, d’œuvres saluées a posteriori. Van Gogh reste un exemple canonique. On pourrait également citer Hitchcock, longtemps dédaigné avant d’être considéré comme un grand maître. On en revient à l’idée de Murakami: le temps qui passe est un bon moyen de mesurer les qualités intrinsèques d’une œuvre. Lorsque, en 2039, on retrouvera les bilans 2019 du Temps, ceux-ci feront peut-être sourire. Mais aujourd’hui, ils offrent un bon instantané de ce qu’a été l’année culturelle qui s’achève.


Les grands classements du «Temps»