Musique

Bill Callahan à découvert

Le «songwriter» américain revient après six années de silence. La cinquantaine apaisée, marié et jeune papa, il se livre comme jamais il ne l’avait fait jusqu’ici

Elle avait l’air si parfaite, son histoire d’amour avec Joanna Newsom, voilà un peu plus de dix ans. Avec ce contraste singulier: elle, harpiste enflammée à sourire ultra-large, lui, visage de cire et voix d’outre-tombe pour des compositions minimalistes. Et puis elle s’est lassée, elle est partie et il a souffert comme jamais. On lui a donné toute notre compassion puis notre admiration, quelques mois plus tard, à l’écoute de ce qui restera sans doute le sommet de sa vie d’artiste: Sometimes I Wish We Were An Eagle, sorti en 2009, écrit sur les cendres encore brûlantes de sa douleur.

Il paraît que la souffrance aide beaucoup dans le processus de création. La résurrection aussi, manifestement. En 2013, Bill Callahan va beaucoup mieux. Il a trouvé l’âme sœur et s’est installé à Austin, Texas, pour sortir un autre intouchable de sa discographie: Dream River, ses compositions étirées, ses couches multiples de guitares vaporeuses, son sens mélodique aiguisé comme jamais. Une balade enivrante dans les terres du bonheur retrouvé, et en même temps remplie de l’énergie des nouveaux amoureux. Un disque plein de petites graines qui racontent son apaisement en images. Javelling Unlanding, par exemple, symbole aérien d’un javelot qui jamais ne retomberait sur terre. Ou l’intro coup de marteau de Ride My Arrow, I Don’t Ever Want To Die, qui se passe de traduction.

Vingt morceaux

Il a eu ensuite la sagesse de faire un long break pour profiter de son fils, de son mariage, de la douceur du Texas et du reste. Six années d’une vie toute simple à se demander comment se réinventer après tant de créativité. A-t-il réussi son retour avec Shepherd In A Sheepskin Vest, sorti il y a quelques jours. Voilà qui est très facile à dire à propos d’un homme longtemps bâti de mystères et de contradictions. Il est toujours le même, mais différent. Lui qui n’avait fait que des albums à sept ou neuf morceaux – aucune place pour le moyen ou l’anecdotique, une densité systématiquement incroyable – a cette fois décidé d’en sortir un double.

A lire: Baxter Dury, cœur brisé

Vingt chansons très courtes, à l’opposé de ses créations habituelles à rallonge, aux apparences plus légères mais qui mettent du temps à se décanter. Pour faire simple, on dira qu’il a mixé la sécheresse de ses années Smog – 11 albums sous cet alias entre 1992 et 2005, dont une petite moitié d’indispensables – avec les volutes de Bill Callahan, nom sous lequel il signe depuis 2007. Et oui, passé la surprise des premières écoutes, ce cinquième album est une grande réussite. Peut-être un chouïa moins mélodieux qu’à l’accoutumée, mais tout aussi puissant.

Culte du secret

Six années de silence, donc. Une parenthèse qui aurait pu durer bien plus longtemps. Plongé dans son quotidien de nouveau père (son fils Bass a aujourd’hui 4 ans, lui en a 52), il a un temps songé à arrêter la musique pour se consacrer uniquement à l’éducation de son gamin. «C’est un truc qui vaut le coup d’être vécu. Mais j’ai compris que mon ancien moi devait absolument rester en vie, sinon j’allais mourir. Je connais peu de disques qui parlent de mariage heureux et d’être père. Je voulais juste montrer que la vie ne s’arrête pas quand on se pose», a-t-il raconté au site Pitchfork.

Il a longtemps été compliqué de tout saisir chez Bill Callahan. Il aimait bien mentir au cours de ses interviews – au moins par omission – et nier certaines références personnelles dans ses paroles. Il nous facilite désormais la tâche en avouant avoir compris qu’il ne devait plus se planquer ou se mentir à lui-même. Une évidence instinctive pour certains, une décision qui peut prendre du temps pour d’autres. Son histoire de famille ne l’a pas vraiment aidé à se livrer plus tôt. Ses parents entretenaient un véritable culte du secret – ils étaient tous les deux espions, du moins selon la version de l’artiste – et les relations avec son père étaient dépourvues de chaleur. En témoignent la strophe de Bathysphere, un de ses morceaux phares écrit en 1995: «J’avais 7 ans et mon père m’a dit: «Mais tu ne sais même pas nager.» Et je n’ai plus jamais rêvé de la mer.» Un père qui lui a avoué voilà quelques années ne jamais s’être senti concerné par le destin d’aucun de ses enfants.

Libérer la bête

Rien de surprenant à le voir articuler sa nouvelle œuvre autour de la famille et de la paternité, du coup. «Tu es mon navire remorqueur», dit-il à son fils dans Tugboats And Tumbleweeds, une façon de lui jurer fidélité et soutien. Les vertus d’avoir eu un père indigne, pour éviter de commettre le même outrage. C’est un peu le même tableau du côté de sa mère, morte l’an dernier et qu’il dit ne jamais avoir vraiment connue tant elle était incapable d’exprimer ses émotions. Lui n’a pas voulu finir comme ça. Dans la toute dernière chanson, la vingtième, il répète plusieurs fois «realese beast». Laisser sortir la bête qui est en soi. Une incantation? Une prière? Le processus semble désormais bien engagé. Quelque chose nous dit qu’on n’aura pas à attendre six nouvelles longues années pour connaître la suite de son histoire.


Bill Callahan, «Shepherd In A Sheepskin Vest» (Drag City).

Publicité