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© Mehdi Benkler

Portrait

Billie Bird, drôle d'oiseau

La chanteuse lausannoise publie son deuxième EP. Une pop amère qui confirme son invraisemblable talent

Nuit de première, dans ce corridor tapissé qui sert de salle de bal aux Lausannois. La semaine dernière au Bourg, Billie Bird vernit son EP, petit album constellé d’attentes. Les patrons de festival sont venus, d’autres musiciens sont venus, ceux il y a quatre ans qui avaient déjà aimé sa voix nue sont venus; jusqu’à remplir la salle deux soirs de suite, créer une rumeur et donner l’envie à Billie Bird d’enfiler un t-shirt doré d’athlète gracieux.

Billie s’excuse parfois d’être là, remercie à tout bout de champ, elle sourit, laisse une mèche aspirer la moitié de son visage, elle demande à ses musiciens de reprendre le morceau depuis le début. Et puis soudain, sur cette fragilité dont on commence à penser qu’elle encombre, elle finit par s’arrimer. A la fin d’une reprise de «Berimbau», de Baden Powell et Vinicius de Moraes, tournée en rock tropicaliste, elle se libère d’un cri longtemps rentré. «Plus de mesure. Je ne vois plus les murs dans ce dédale»: seule en scène, elle chante son nouveau tube en devenir, «La Nuit». Tout éclaire.

On la rencontre le lendemain, dans un café-restaurant qui porte le nom de son canton. Elle est encore portée par la veille: les albums vendus, les félicitations, l’attente accumulée que cette sortie de disque balaie. Billie Bird se débarrasse de ses couches, une à une, le pull et le sous-pull, jusqu’à devenir une jeune fille en marinière qui ne joue ni le mystère ni la distance, mais qui attire la magie.

Elle évoque le titre de son EP, La Nuit, quand une femme âgée quitte sa table. Elle vient raconter la guerre, le marché noir et la peur, le couvre-feu, les lourds rideaux qu’il fallait tirer pour ne pas trahir l’obscurité. Billie sourit. «J’aime cela, ces cafés où l’on parle, où les conversations voyagent d’un monde à l’autre, et qui résonnent.» Quand elle ne s’appelait encore qu’Elodie Romain, Billie a même été serveuse. A la grande époque du Caveau de l’Hôtel de Ville, elle portait le plateau d’une table à l’autre jusqu’au soir où le musicien Marcin de Morsier ne lui a pratiquement pas laissé le choix et l’a poussée sur scène.

Mélancolies heureuses

On la voit timide. Mais pas seulement. Certaines nuits d’insomnie, à l’adolescence, ses amis lui demandent même de chanter à tue-tête les tubes en vogue, de raconter des histoires drôles, elle fête jusqu’à plus soif. Et puis quand elle se met à interpréter ses premiers textes en français, les cœurs s’arrachent: «Je me souviens d’un concert à Servion, chez Bouillon, j’entendais les larmes dans la salle. Tout était d’une telle intensité.» Trop. Elle décide de repartir à l’école, après un voyage à Bahia où elle explore les mélancolies heureuses et le destin de ces musiciennes héroïques qui ne croient ni dans les genres assignés ni dans les chemins tracés. Elodie s’échappe pour la première fois; elle prendra bientôt le nom d’une exploratrice du XIXe siècle (Isabella Bird) qui parcourait le monde en habits d’homme et déprimait sitôt rentrée chez elle. Elle devient enseignante. Puis, dès 2012, se met à chanter des couplets folk dans un anglais lustré.

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On attend encore le disque de cette première Billie Bird. Elle s’est refusée. «J’ai pris mon temps. Il y avait de l’attention pour ma musique. Si j’avais été stratège, j’aurais sorti un disque dans la foulée.» Il y a sans doute chez Elodie une systématique de l’évitement, un sens viscéral du hors-cadre. Entre 9 et 16 ans, elle a grandi dans un foyer pour enfants de la rue du Servant; ses parents ne pouvaient s’occuper d’elle et de sa sœur: «Dans cette maison, nous étions une troupe d’enfants fragiles.» Très tôt, elle rencontre la nuit, dans cette petite ville ascensionnelle où ce qui est proche semble aux antipodes. Elle pourrait dessiner de tête la carte à l’échelle 1:1 de Lausanne, les parcs, les dancefloors, les cachettes où fuguer. Elle aurait pu dévisser: «Il y a chez moi un instinct de survie que je ne m’explique pas.» Et un goût de la lumière malgré tout. Elle vit aujourd’hui sur des hauteurs d’où elle embrasse le lac entier.

Textes telluriques

Finalement, elle a enregistré. Elle a appelé un producteur, Robin Girod, qui semble émotionnellement fonctionner à l’envers d’elle. Toute musique naît chez lui de la jubilation et de la nonchalance, quand chez elle tout semble pesé, ruminé, choisi. Dans le studio-ferme qu’il a concocté au bord du Salève, ils s’enferment avec une cuisinière, Giliane, qui avait financé le premier enregistrement clandestin d’Elodie Romain en français, alors qu’elle n’avait que 19 ans: «Elle nous préparait des sirops de verveine, des soupes à la courge, des émincés de bœuf.» A la fin du repas, ils improvisent, trouvent un chemin pour reprendre un hymne adolescent, «Sans Contrefaçon», de Mylène Farmer.

Billie Bird chante en français, des textes telluriques qui parlent de la vague et du vent, des nuits transfigurées. Sur des odeurs pop, des boîtes à rythmes. On regarde à cet instant sa marinière et oui, elle ressemble au premier Etienne Daho, celui qui, pétri d’angoisse, se jetait malgré tout à l’eau. Cet EP, dont le morceau-titre a été remixé par Mandrax et évoque les murs bruts des nuits dansées, va porter à l’automne un album puissant – auquel le musicien électronique a aussi apporté sa vision. La voix de Billie, sans repentir, hante celui qui la croise. 


Profil

1983 Naissance à Lausanne, le 3 juin.

1992 Sa mère lui achète sa première guitare.

2002 Première scène au Caveau de l’Hôtel de Ville.

2012 Invention de Billie Bird et chansons en anglais.

2017 Crée à Vidy la musique du spectacle «Passion Simple», mis en scène par Emilie Charriot. Engagée par Denis Maillefer pour son spectacle «Seule la mer».

2018 Sortie en mars de «La Nuit». A l’automne, premier album.

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