«Birdman» ou la comédie de l’ego et du surmoi

Cinéma Le film d’Alejandro Gonzalez Iñarritu explore la psyché d’un acteur «has been»

Triomphateur des Oscars dimanche, il sort demain sur les écrans romands

Quatre Oscars dont les principaux (meilleurs film, réalisateur, scénario original et photo) à Birdman d’Alejandro Gonzalez Iñarritu contre un seul mineur (second rôle féminin) à Boyhood de Richard Linklater: entre les deux grands favoris de cette année, l’académie a nettement tranché dimanche soir. Typiquement en faveur du film le plus m’as-tu-vu, autoréférentiel et superficiel, ou bien convient-il de nuancer? Comme il est possible d’aimer les deux films – c’est ce qui nous est arrivé –, essayons. Et si, derrière la bluffante performance que constitue à l’évidence le film d’Iñarittu, se cachait en plus une œuvre parfaitement valable?

Le Birdman du titre est un super-héros que Riggan Thomson, acteur dans la soixantaine, a jadis interprété dans une série de blockbusters hollywoodiens. Vingt ans plus tard, il tente de sauver sa carrière avec une pièce «sérieuse» – une adaptation d’une nouvelle de Raymond Carver – qu’il a lui-même montée à Broadway. On est à la veille de la première, avec un Riggan aux abois. En sus d’avoir joué toute sa fortune dans l’aventure, il se débat avec une vie privée en lambeaux et doit faire face au remplacement de dernière minute de l’autre acteur masculin. Chance, un authentique poids lourd de la scène, Mike Shiner, accepte de le remplacer au pied levé pour la répétition générale…

Broadway contre Hollywood, le théâtre contre l’industrie du divertissement, l’art véritable contre la pop culture: la toile de fond est connue et remonte aux années 1930. En plus d’une réactualisation à un monde plus complexe et fragmenté, comme récemment dans Sils Maria d’Olivier Assayas, Birdman en propose une lecture intériorisée, comme si Iñarritu, sur les traces de Fellini, tentait ici son 8 1/2.

A juste cinq longs-métrages et des poussières (une poignée de courts), voilà qui ne manque pas de prétention de la part de ce Mexicain depuis toujours tenu en suspicion. Son parcours, d’Amours chiennes à Biutiful en passant par 21 grammes et Babel, ne représente-t-il pas un cas d’école, avec ses hautes aspirations minées par un manque flagrant de maturité? Ce qui le sauve cette fois-ci est un humour et une distance ironique absents jusqu’ici. Avec sa tendance naturelle (nationale?) à l’exagération et un soupçon de «réalisme magique», le cocktail devient détonant.

L’idée clé de la mise en scène est de faire croire qu’il ne s’agit que d’un seul long plan-séquence, comme autrefois Alfred Hitchcock dans La Corde. Sauf qu’ici, tout se joue dans les coulisses d’une pièce, comme dans Opening Night de John Cassavetes, en intégrant des idées furieusement «méta» dans la lignée de Charlie Kaufman (Dans la peau de John Malkovich, etc.). Démonstration de virtuosité aussi vaine qu’elle est bluffante? Dans le contexte d’un film sur le théâtre et d’une veille de première, voilà qui paraît au contraire justifié, dégageant une énergie peu commune. Le casting de Michael Keaton, premier Batman et super-héros de l’ère (post) moderne grâce à Tim Burton, s’avère lui aussi inspiré. Plus discret depuis une vingtaine d’années, il se confond presque avec son rôle tandis qu’Edward Norton, avec son intensité façon Actor’s Studio (et son piètre Hulk déjà oublié), est idéal pour celui par lequel les ennuis arrivent.

Mieux, au-delà du rêve du théoricien André Bazin enfin réalisé, d’un immense plaisir d’acteurs qui s’étend aux rôles féminins et d’un bruit et d’une fureur soutenus par la partition pour percussions d’Antonio Sanchez, le propos n’est même pas idiot. Car de quoi est-il question, au fond? Du besoin de reconnaissance ou de l’amour réel, de l’ego démesuré et comment il peut vous gâcher la vie.

Ce Riggan qui dès la première séquence lévite, déplace des objets par télékinésie et dialogue avec un alter ego imaginaire (ledit Birdman) est le parfait anti-héros de cette tragicomédie. Chez lui, la frontière entre réel et imaginaire est devenue poreuse, la question de l’intégrité artistique et du rachat après une gloire imméritée plus urgente que jamais. S’illusionne-t-il en donnant dans le minimalisme carverien quand tout le monde semble n’attendre qu’un Birdman 4? Ses hypothétiques super-pouvoirs (que personne d’autre ne voit) deviennent l’allégorie de sa volonté de puissance et de contrôle alors même que tout lui échappe.

Entre une actrice de cinéma insécure, une jeune collègue-amante qui lui annonce qu’elle est enceinte, son ex-femme qui vient le soutenir, sa fille vindicative, promue assistante personnelle après des années d’abandon qui l’ont poussée vers les paradis artificiels, et une critique assassine, Riggan s’enfonce. Le monologue durant lequel sa fille (Emma Stone) lui dit ses quatre vérités, à savoir qu’à l’ère des réseaux sociaux et des vidéos virales, sa prétention à compter est devenue absurde, est le premier grand moment d’un film qui en regorge. Une traversée involontaire de Times Square en petite tenue et un envol simili hollywoodien en seront d’autres. Et lorsque, pour finir, sa performance sur scène est saluée comme l’avènement d’une nouvelle forme, le « super-réalisme», la beauté de la satire ne fait plus de doute.

Exercice d’équilibrisme sur la corde raide, Birdman vacille parfois mais ne chute jamais. La vanité en est le moteur et l’excès le carburant, mais avec ce soupçon d’autocritique qui le rend vraiment passionnant. Sans doute faudra-t-il attendre l’après-Oscars pour qu’Iñarritu en intériorise lui-même toute la portée. Mais la suite de sa carrière s’annonce des plus passionnantes.

VVV Birdman ou (La surprenante vertu de l’ignorance) – Birdman or (The Unexpected Virtue of Ignoran-ce) d’Alejandro Gonzalez Iñarritu (Etats-Unis 2014), avec Michael Keaton, Emma Stone, Naomi Watts, Edward Norton, Zach Galifianakis, Andrea Riseborough, Amy Ryan, Lindsay Duncan. 2h00.

Exercice d’équilibrisme sur la corde raide, «Birdman» vacille parfois mais ne chute jamais