Qui est prêt à parier sur le bitcoin? Beaucoup du monde, à en croire l’actuelle ruée sur l’or virtuel et la menace de bulle spéculative qu’elle fait peser. A priori, c’est presque trop beau pour être vrai. Une monnaie immatérielle et autorégulée, libre comme l’air car sans attache institutionnelle, qui appartient exclusivement à ses usagers et semble conçue sur mesure pour leur faire gagner de l’argent, sa raison d’être principale.

Et puis, il y a les revers de la médaille, qu’on découvre jour après jour. L’instabilité des cours qui met le bitcoin à la merci des manipulations. L’aubaine qu’il représente pour les recyclages en tout genre. Sans oublier la catastrophe écologique qu’il pourrait provoquer, puisque son fonctionnement en réseau exige une surconsommation d’énergie.

Or la plupart des ordinateurs qui le font fonctionner se trouveraient en Chine et, comme on le sait, la Chine tire d’abord son électricité du charbon… En d’autres mots, nous voilà finalement plongés sous terre, alors qu’on se voyait planer dans l’espace éthéré des échanges immatériels, sans heurts ni coups, ou presque. Marché de dupes? Pour en juger, regardons les choses de plus loin.

Pacte avec le diable

L’apparition des crypto-monnaies, avec les interrogations qui les accompagnent, rappelle un peu celle du papier-monnaie, à la différence près – non négligeable – que celui-ci s’est imposé progressivement. Mais il n’a pas manqué d’inquiéter pour autant. On en trouve un écho dans les premières pages du Second Faust (1833) de Goethe, écrit vingt ans après la parution de la célèbre première partie. Les lecteurs étaient jusque-là restés dans l’incertitude: le savant repenti du XVIe siècle allait-il finir par payer le prix lourd de son pacte avec le diable? Afin d’y répondre, la suite de l’œuvre les promène à travers un jeu de miroirs entre passés lointains et questions contemporaines, ce qui est une manière pour Goethe de confronter son personnage au nouveau progressisme de l’époque.

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La pièce commence par nous emmener à la cour du Saint-Empire, en plein désarroi pour cause de crise économique. C’est donc à bras ouverts que l’empereur accueille les suggestions du fou qu’il vient d’engager pour le divertir, mais qui n’est autre que Méphistophélès. Comment faire pour trouver de l’argent et reprendre goût à l’existence? La recette est simple, il suffit de regarder sous ses pieds et creuser: la terre est pleine de trésors, sur lesquels l’empereur pourra gager des billets dont il inondera ses Etats. C’est l’avenir, assure l’esprit malin aux récalcitrants qui flairent quelque chose de pas très catholique. Il ne trouvera vite plus personne pour le contredire, tant les avantages de la nouvelle monnaie profitent à tout l’Empire.

L’empereur face à l’anarchie

Mais sur quoi repose vraiment ce soudain bien-être général? Question qui reste évidemment sans réponse. Mais la suite des événements se charge de le montrer. Vers la fin de la pièce, on retrouve l’empereur réduit à l’impuissance, après que l’anarchie s’est installée sur ses terres, l’agilité financière ayant rendu toute autorité superflue. L’argent se crée et s’invente de mille manières, les besoins de l’homme ne changent guère. Il ne faudra rien de moins qu’une nouvelle intervention du diable pour remettre en selle le suzerain. Alors, le bitcoin, du ciel ou de l’enfer?


Extrait:

«Faust. – Les innombrables trésors qui, endormis,
Attendent dans la profondeur du sol de tes Etats,
Gisent inutilisés. La plus vaste pensée
Ne saurait concevoir une pareille richesse;
L’imagination en son plus sublime essor,
S’efforce en vain d’y parvenir,
Cependant, les esprits dignes de pénétrer les profondeurs éprouvent
En l’Infini une confiance infinie.»
(Goethe, «Second Faust», trad. S. Paquelin, Gallimard, 1988.)