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«Black Earth Rising», le prix de la justice après le génocide

Coproduction de la BBC et de Netflix, la nouvelle création de Hugo Blick («The Honourable Woman») raconte la manière dont le génocide rwandais ronge des protagonistes d’aujourd’hui. Une série déstabilisante

Déjà étonnante dès ses premières minutes, Black Earth Rising réserve un choc à son spectateur dans le deuxième épisode, sur huit. Cette coproduction BBC-Netflix écrite, produite et réalisée par Hugo Blick constitue l’une des originalités majeures du paysage des séries en ce moment.

Il est question, à tout moment, du génocide rwandais. Kate (Michaela Coel) est une rescapée des massacres. Un homme l’a emmenée, enfant, lui faisant échapper au pire. Elle a été élevée en Angleterre par Eve (Harriet Walter), avocate qui travaille avec l’Américain Michael (John Goodman). Eve officie souvent pour la Cour pénale internationale (CPI). Les relations mère-fille explosent lorsque Eve, conseillée par Michael – lui-même en cheville avec la secrétaire d’Etat américaine –, accepte de prendre le dossier, à charge, d’un Tutsi mis en accusation. Or, Kate dépeint ce Tutsi comme l’un de ceux qui ont lutté contre les factions génocidaires hutues.

Un resserrement sur le tandem

Passons donc le deuxième épisode, signalons simplement que Kate se retrouve à devoir enquêter. A Paris, elle va prendre la défense d’une fonctionnaire tutsie accusée d’avoir tué un prêtre. Puis elle va être approchée, avec horreur, par un ancien militaire réfugié en Grande-Bretagne, présenté comme l’un des stratèges du génocide.

On le voit, Black Earth Rising représente une entreprise d’une incontestable originalité. Par ce sujet, les enjeux et déchirures de la justice internationale, et par les choix de l’auteur, qui concentre peu à peu son récit sur la dynamique explosive de Kate et Michael.

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La question de la justice internationale

Au début, durant la première scène, Eve est prise à partie lors d’une conférence par un homme apparaissant comme un défenseur de l’Afrique. La CPI incarne une justice néocolonialiste, obsédée par le continent – de fait, sur 11 procédures, une seule ne vise pas des dirigeants africains –, reposant sur le postulat que les tribunaux nationaux sont corrompus et inaptes. Eve tente de se défendre, mais l’assaut est massif.

La question générale est posée. Dans sa quête de justice, Kate ne veut toutefois pas en tenir compte. L’efficacité seule est à mesurer, au nom des victimes des assassinats de masse. La jeune femme évolue dans une relation directe à son passé et à la blessure du pays, tandis que Michael est plongé dans les réalités actuelles et les pesées d’intérêts géopolitiques. En sus, une menace pèse sur les deux.

Une récente actualité de la CPI: Crimes contre l’humanité: l’ex-président ivoirien Laurent Gbagbo a été acquitté par la CPI

Après «The Honourable Woman»

Hugo Blick est un familier des sujets sensibles. En 2014, avec The Honourable Woman, il avait fait de Maggie Gyllenhaal une femme d’affaires israélienne d’Angleterre, confrontée au conflit israélo-palestinien. A présent, il est question du Rwanda, et l’insupportable poids des crimes de 1994 – évoqués dans de rares et subtiles réminiscences, sous forme de séquences animées, en aquarelles.

Sa série trouble d’autant plus que Hugo Blick ne suit pas une ligne classique, n’aborde et ne détaille pas son sujet comme le ferait un film à forte gravité thématique. A la fois père et fille de substitution, complices, potentiellement amants, Kate et Michael incarnent, au sens plein du terme, la douleur des hantises.

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L’addition de Michaela Coel et John Goodman

Avec son physique propre aux hyperboles, Michaela Coel fait de Kate une funambule zigzagante capable d’éruptions de violence qui la sidèrent elle-même. Très loin de The Big Lebowski et autres rôles, John Goodman, toujours fascinant, porte Michael jusqu’au bord du gouffre – c’est-à-dire au fond de la cuvette des toilettes. L’avocat se meurt d’un cancer de la prostate. L’acteur touche infiniment dans sa manière de représenter cette épreuve.

Au reste, plusieurs personnages sont malades, et certains se suicident, durant les épisodes de Black Earth Rising. Les atrocités commises ne sont pas passées, elles ne relèvent même pas de l’histoire immédiate, semble dire Hugo Blick. Ses protagonistes sont érodés par les horreurs de là-bas. Leurs corps se rongent de l’intérieur, ou alors, comme Kate, ils ont peur de leurs propres crevasses intimes, dans lesquelles bout une haine qu’ils ne veulent pas reconnaître. Les génocides tuent bien après leurs événements.

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