C’est une danse tragique, éperdue, dans un cimetière sans nom, ils avancent vite, comme des radiesthésistes, guidés par le murmure des morts, avec le risque de frapper la caméra au passage, pour retrouver la tombe de deux enfants que la foudre a éteints. La mère s’arrête enfin, épuisée de sa propre transe, elle est rivière de larmes; elle se courbe vers le petit quadrilatère de carrelage blanc et tend un simple cookie à son fils qui repose là.

Il y a des scènes, dans Kongo, qui relèvent de la possession. Sur le programme du festival Black Movie, le documentaire est décrit comme un «film animiste» plutôt qu’un film sur l’animisme – c’est bien vu. Les réalisateurs Hadrien La Vapeur (formé à l’école de l’assistanat chez Philippe Garrel) et Corto Vaclav (formé à l’école de l’anthropologie française) se sont rencontrés au Comité du film ethnographique, une institution sur laquelle l’esprit de Jean Rouch, son cinéma-vérité, ses hommes-locomotives et ses chasses au lion à l’arc veillent encore.

Images apocalyptiques

De 2013 à 2018, Hadrien et Corto, l’un armé d’une caméra, l’autre d’une perche, fréquentent une petite église endolorie dans les faubourgs de Brazzaville. Elle est dirigée par un prêtre guérisseur, l’apôtre Médard, dont un œil regarde ici et l’autre là-bas. Lorsqu’il n’enferme pas des sirènes dans des bouteilles de coca ou des pots à confiture, il cisaille au rasoir le mollet de sa patientèle pour en tirer le mal en forme de caillots, ou alors il souffle des cendres dans le gosier d’adolescents terrorisés.

Tout dans cette église syncrétique respire le folklore, la mystique théâtralisée, la conséquence la plus évidente d’une société disloquée par la pauvreté endémique; le panneau de bois sur la devanture de tôle de Médard rappelle les cartes distribuées par les marabouts au sortir des bouches de métro parisiens. Médard guérit de tout, prévient tout, les attaques et les sortilèges, les maladies et les faillites, tous ces coups qui ne peuvent dans un monde fragilisé ne résulter que de la jalousie ou de la vengeance.

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Kongo, qui reprend au royaume précolonial son orthographe, insiste sur les causes extérieures de cet empire de la sorcellerie. «Ce sont les Blancs qui ont rendu tout confus, pense Médard. En fait, nos morts ne sont pas morts.» Dans des scènes qui évoquent certaines images apocalyptiques de La Main de l’homme du photographe Sebastião Salgado, le film insiste aussi sur la destruction du corps social par les nouvelles puissances économiques – en l’occurrence les énormes machines de chantier chinoises qui font fuir les sirènes des rives du fleuve.

Recherches ésotériques

Ailleurs, dans des séquences éblouissantes, une cour juge l’affaire de l’éclair qui a tué dans leur lit les enfants de la fidèle de Médard. Doté d’une cloche artisanale, d’une robe noire au rabat doré, le président du tribunal écoute les parties qui doivent s’expliquer sur leurs pratiques occultes et démontrer qu’ils sont innocents de ces morts. Médard, finalement impliqué lui aussi, jure sur un mortier sacré qu’il n’y est pour rien lui non plus.

Le délibéré se déroule sous le bienveillant portrait du président Denis Sassou-Nguesso, 76 ans, le cheveu noirci, au pouvoir depuis vingt-deux ans. Et l’on croit comprendre, subrepticement, que cet Etat qui laisse ses serviteurs arbitrer comme au Moyen Age des soupçons de sorcellerie, est lui aussi coupable de toutes les mystifications. D’autant que, sous le déluge qui ouvre le documentaire, où les routes inondées semblent tourner en torrents, on entend la voix de Médard: «Les sorciers freinent l’évolution du pays.»

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On appelle Hadrien La Vapeur pour en avoir le cœur net. Au téléphone, le cinéaste parisien évoque les «recherches ésotériques» qui l’ont conduit jusqu’à ce documentaire. Avec son collègue Corto Vaclav, il a fondé la collection Expédition Invisible, qui regroupe des projets radiophoniques et de films sur les mystiques congolaises. Nous voulions comprendre ce monde-là, décoloniser notre regard, mettre notre rationalisme de côté.»

Enquêteur de l’invisible

Initié au mouvement religieux brésilien Santo Daime, qui utilise la potion chamanique de l’ayahuasca comme sacrement, Hadrien La Vapeur se perçoit comme un enquêteur de l’invisible: «Nous avons ouvert une porte qui s’appelle Congo. Malheureusement, je ne crois pas qu’on arrivera à la refermer.» Il vous parle des sirènes qu’il a vues, des esprits qui le visitent, des transes qu’il expérimente depuis quelque temps. On relit alors tout son film à l’aune de cette adhésion.

Comme Jean Rouch, qui partait les derniers mois de sa vie au Niger pour faire traiter son cancer par des guérisseurs traditionnels, Hadrien La Vapeur et Corto Vaclav ne cachent pas avoir été pris par leur sujet. Ils sont devenus président et vice-président de l’église de Médard. Leurs plans de fleuve animal, où la caméra semble traquer le surnaturel, procèdent au minimum de l’observation participante, et plus sûrement de la quête de merveilleux. Ainsi, Kongo pose mille problèmes. Il produit les sortilèges qu’il fait mine de dénoncer. D’où sa fascinante séduction.

«Kongo», d’Hadrien La Vapeur et Corto Vaclav (Congo, France, 2019), 1h10. Projections dans le cadre du festival Black Movie, cinéma Spoutnik, Genève, les 24 (18h), 25 (14h) et 26 janvier (18h). En présence des réalisateurs.


«Rituels», la section qui met de la magie là où il n’y a que du chaos

Parmi les sections au programme du festival Black Movie, il en est une qui intrigue plus particulièrement: Rituels. Elle traite de formes extrêmement diverses de religiosité, de mystique ou de fantastique. Buddha in Africa, de Nicole Schafer, dresse le portrait d’Enock, un jeune Sud-Africain élevé dans un orphelinat confucianiste et qui devient 0maître d’arts martiaux; il est alors soumis à la question cruciale du retour aux sources ou du départ pour Taïwan. Le film sud-coréen Maggie, signé Yi Ok-seop, traite par la fable fantastique l’irruption du merveilleux dans l’urbain, via une infirmière radiographiée à son insu pendant un coït et dont la ville désertée se peuple de trous béants. Le film de vampires Pura Sangre, de Luis Ospina, sorti en 1982, est une plongée hypnotique et sublimée dans la Colombie des cartels. De quoi, là aussi, faire de l’invisible un outil de déchiffrement du réel. A.R