En ces jours de janvier où la majorité des panneaux d’affichage genevois sont restés blancs (pour cause de concession contestée en justice), les quelques affiches… noires de Black Movie ne pouvaient guère espérer trancher plus nettement. C’est à peine si on y devine une plage avec des palmiers – atteinte par quelque mystérieuse catastrophe, vue de nuit ou bien résultat d’un fondu au noir? Toujours est-il que ce festival à l’origine consacré au cinéma subsaharien donne de plus en plus l’impression d’afficher la couleur de son humeur.

En effet, quand le monde va mal, comment ses cinéastes les plus indépendants, auxquels Black Movie donne la parole, signeraient-ils des films roses? Ce qui ne veut pas dire qu’on déprimera forcément devant les 46 longs métrages (33 fictions et 13 documentaires) tour à tour combatifs, drôles, beaux, moraux, mélancoliques ou mystérieux proposés dès aujourd’hui entre les Cinémas du Grütli et la Jonction (Spoutnik et Cinélux).

Si le premier thème qui s’est imposé à ses directrices Maria Watzlawick et Kate Reidy au cours de leurs prospections est celui des Abus de pouvoir, dénoncés dans une quinzaine de films de Grèce en Chine, on trouvera aussi des sections consacrées à la contestation en Afrique (Black Power?), à la jeunesse perdue d’aujourd’hui (Post-Millennials) et à diverses Sexualités, sans oublier l’indispensable A Suivre, qui présente les derniers travaux de chouchous de la maison tels que le Japonais Kiyoshi Kurosawa («Creepy»), le Mexicain Amat Escalante («La region salvaje») ou l’incontournable Coréen Hong Sang-soo («Yourself and Yours»), toujours aussi prolifique après avoir traversé un mini-scandale «dans la vraie vie».

Repérés ailleurs

Alors que presque tous les films de Cannes ont trouvé le chemin de nos salles avant Black Movie, difficile de se faire une idée qualitative de la sélection a priori. Restent juste deux films présentés à la Semaine de la critique cannoise, «Album de famille» du Turc Mehmet Can Mertoglu, ou la tentative d’un couple de masquer une adoption, et «Une semaine et un jour» de l’Israélien Asaph Polonski, sur la sortie d’un deuil familial; sans oublier «Wrong Elements», saisissant documentaire sur l’Ouganda de l’écrivain Jonathan Littell, et «The Strangers», nouveau thriller haletant du Coréen Na Hong-jin («The Chaser»).

D’autres films arrivent recommandés par leurs sélections – moins déterminantes – dans diverses sections parallèles des festivals de Berlin («Ta’ang» du Chinois Wang Bing, «L’Ange blessé», du Kazakh Emir Baigadin, «Weekends» de la Coréenne Lee Dong-ha) ou de Venise («The Net» du Coréen Kim Ki-duk, «The Road to Mandalay» du Birman Midi Z, «The Last of Us» du Tunisien Alaeddine Slim). Quant à Locarno, «L’Ornithologue» du Portugais Joao Pedro Rodrigues et «Glory» des Bulgares Kristina Grozeva et Petar Valchanov y avaient fait excellente figure en compétition.

Point de vue extra-occidental

Ce qui distingue toutefois Black Movie des autres festivals, c’est une subjectivité plus assumée. Pas question ici de chercher à en offrir «pour tous les goûts» et encore moins n’importe quoi sous prétexte que cela entre dans le créneau choisi. La production mondiale ne fait que croître inexorablement? Raison de plus de se montrer sélectif, sur la base de critères de réussite artistique clairs parmi lesquels l’originalité formelle et la radicalité du propos restent les premiers. Les regroupements par sections, mouvantes d’année en année, suivront. Enfin, pas de vedettes ni de compétition pour parasiter l’essentiel: la rencontre avec des oeuvres qui nous confrontent à l’humain et au monde selon un point de vue résolument extra-occidental.

Logiquement, la question lancinante des migrants se trouvera encore une fois au coeur de cette 18e édition, du chaudron athénien d’«Amerika Square» (de Yannis Sakaridis) au rêve américain de «Radio Dreams» (de l’Iranien Babak Jalili). Mais le menu comporte également l’écart toujours croissant des richesses («The Donor» du Chinois Zang Qiwu), l’indécence touristique («Suntan» du Grec Argyris Papadimitropoulos), la radicalisation islamiste («Layla M.» de la Néerlandaise Miike de Jong) ou l’explosion pénitentiaire («Blessed Benefit» du Jordanien Mahmoud al Massad). Quant aux documentaires, ils ne seront pas en reste, avec la survie difficile d’un journal impartial en Algérie («Contre-pouvoirs»), la résistance d’un petit maraîcher chinois face un gigantesque projet immobilier à Beijing («My Land»), l’attente d’un Brésilien condamné à mort en Indonésie («Curumin») ou l’irrésistible montée d’un politicien indépendant en Inde («An Insignificant Man»). Autant de portes d’entrée dans un programme d’une diversité toujours bluffante.

18e Festival Black Movie, Les Cinémas du Grütli, Spoutnik et Cinélux, Genève, du 20 au 29 janvier.

Le Petit Black Movie (programme spécial enfants), Cinémas du Grütli, les samedi, dimanche et mercredi. Rens.: blackmovie.ch


Six inclassables prometteurs

«Lo and Behold» de Werner Herzog. Aux Etats-Unis, l’infatigable vétéran allemand se penche sur le phénomène Internet en rencontrant aussi bien des scientifiques de pointe que des victimes d’addiction aux écrans. Un documentaire qui s’annonce passionnant sur l’un des phénomènes clé de nos vies.

«Les Nuits blanches du facteur» d’Andreï Kontchalovski. Prix de la mise en scène à Venise en 2014, cet inédit d’un géant russe trop oublié raconte la vie dans un village reculé dans le nord du pays. Avec une dimension allégorique qui boucle son étonnante trajectoire lancée en 1965 avec «Le Premier maître»?

«L’Ornithologue» de Joao Pedro Rodrigues. Cinéaste gay à l’univers poétique, le Portugais signe un 5e long-métrage qui croise le parcours d’un ornithologue égaré dans une vallée reculée avec celui de Saint Antoine de Padoue, patron des… égarés. Une rêverie qui s’annonce fascinante.

«The Net» de Kim Kid-duk. On apprécie ou non les fables aussi primaires que peu bavardes du cinéaste Coréen. Mais son 22e film en autant d’années, qui affronte la question de la séparation de son pays à travers l’aventure d’un pêcheur du Nord atterrissant par accident au Sud, a tout pour être un bon cru.

«Her Love Boils Bathwater» de Ryota Nakano. Deuxième opus d’un jeune auteur apparemment plus porté sur le classicisme que la transgression. Faut-il que ce pur mélodrame avec la belle Rie Miyazawa («The Twilight Samuraï», «Toni Takitani») soit réussi pour figurer au programme hors toute section!

«La Belladone de la tristesse» d’Eiichi Yamamoto. Plus connu sous le titre de «Belladonna», ce chef-d’oeuvre de l’animation japonaise (1973) qui s’inspire de «La Sorcière» de Jules Michelet a été récemment redécouvert en France alors que notre cinémathèque ne manquait pas une occasion de le montrer. Pour adultes avertis!