Il est né dans une famille noire. Dans une banlieue de banlieue, à dix arrêts de là où il aurait souhaité grandir. Il est passé par de menus larcins, des trafics de convenance, a risqué la mort; il s'est fait arrêter, a connu la prison. En cinq ans ou dix ans, il a réussi à fonder un empire milliardaire, possède des manufactures de vêtement aux antipodes, des émissions télévisées et des disciples qui l'enrichissent. Il mentionne volontiers son passé criminel, mais passe son existence d'industriel mondain dans des cocktails et des yachts, enfilé dans des lunettes opaques avec, à ses côtés, des producteurs qui gèrent peu ou prou tout ce que la jeunesse mondiale écoute. Qui ça? P. Diddy, Snoop Dogg, Jay-Z et le jeune Akon.

Tous sortent un album au même moment, avec des réussites diverses, mais des ventes colossales déjà affichées dans les bureaux américains des labels majeurs qui les distribuent. Sur ces quatre pochettes, qui disent beaucoup de ce que sont devenus le hip-hop et la musique de masse, il y a un avertissement en guise de légitimation. Un sigle noir, sur blanc, qui alerte les parents: «Explicit content». Contenu explicite.

Ils partagent un territoire. Celui des conflits antiques, West Coast contre East Coast, enterrés au nom d'un marché qui ne cesse de s'étendre. Les trois premiers ont le même âge - ils ont dépassé les 35 ans, ce qui les situe déjà dans le chapitre old school, vétéro-testamentaire, de l'histoire du rap. Snoop Dogg est né à Los Angeles en 1971, Jay-Z et P. Diddy en 1969 à New York. Ils ont vécu la naissance du hip-hop, la soif inextinguible pour un genre qui promettait alors davantage de nuits blanches que de billets verts. Ils sont nés avec les gangstas. Une expression scandée qui décrivait autant le marasme sociologique des ghettos américains que le désir narcissique, anarchiste, de s'en sortir.

Longue fouine au regard cannabique, Snoop Dogg célèbre depuis son premier album, Doggystyle en 1993, les jolies pépées qui ne demandent que ça, l'herbe de qualité, les voitures et les jeux vidéos. Depuis les rues navrantes de Long Beach où il est devenu adulte jusqu'aux contreforts de Bel Air, il incarne le rap de Los Angeles dans sa version la plus égotiste. Il réalise des films porno, vend des manteaux pour chiens et des hot-dogs sans additifs.

Son alter ego en franchises commerciales, P. Diddy, qui s'appelait autrefois Puff Daddy et répond volontiers à son nom de baptême Sean John Combs, ne peut pas, lui, s'appuyer sur un phrasé monkien pour combler son monde. Mais il a compris, plus vite que la plupart, combien le rap et sa culture devraient tôt ou tard faire de lui un homme d'affaires concerné. Il a repéré Notorious B.I.G, un lourd génie de la rime qui flanche, qui s'est fait assassiner au plus fort de la lutte des gangs rap; Diddy s'en est relevé, en utilisant la moindre chute de bandes abandonnée par B.I.G. pour relancer l'hommage affligé. Il a créé l'une des marques les plus rentables de la mode urbaine, Sean John. Il dirige sa propre Star Academy, sur MTV. Et passe l'été dans les pages des magazines illustrés, photographié sur un large navire qui mouille à Saint-Tropez.

Quant à Jay-Z, il figurait à 30 ans sur la liste publiée par le magazine Forbes des Américains les plus riches, avec une fortune estimée à 340 millions de dollars. Il sort avec Beyoncé, la fille qui vend le plus de disques au monde. Et reste, sans aucun doute, celui pour lequel la musique (ses précédents disques, Blueprint et The Black Album, sont monumentaux) a été le moins évacuée au profit des gains accessoires.

Trois titans de l'industrie rap, qui jouent encore avec leur image de sulfure, les extraits de leur casier judiciaire, et ne comptent plus que par millions. Quelle place occupe Akon, face à cette trinité? Il chante plus qu'il ne rappe. Il n'avait sorti pour l'heure qu'un album, Trouble en 2004, vendu à plus de 3 millions d'exemplaires. Il est né au Sénégal en 1981, a appris son métier dans les boulevards dépressifs du New Jersey, à portée de vue de Manhattan. Et ne cesse - sa galette nouvelle se nomme Konvicted - de rappeler qu'il n'ignore rien du cliquetis des menottes closes sur ses poignets. Il a vendu de la drogue, piqué des voitures, qu'importe. L'essentiel demeure. Il faut toujours un passage par la case geôle pour faire un rappeur authentique et un succès d'étalage.

Ce qui frappe ici, ce n'est pas la récurrence d'un modèle, raciste oui, qui se reproduit à l'identique sur les cinq continents de la terre rap. Mais la terrible déception que ces sorties simultanées induit, et le sentiment d'autarcie incestueuse dont souffre aujourd'hui la musique noire de masse. Pour tout dire, les désillusions, ici, semblent interchangeables. Akon, qui invite Eminem et Snoop Dogg sur son affreux pensum nombriliste, sonne aussi aseptisé que ses vétérans de collègue.

Oui, on ira facilement chercher chez Snoop Dogg (surtout après l'échec acidulé du précédent cédé, R & G) la qualité des samples, du murmuré distant, un certain retour à la dureté. Et Jay-Z, s'il ne reproduit pas les arguments de ses œuvres d'antan, fournit matière à divertir les assemblées hivernales qui n'auront rien d'autre sous l'esgourde pour se réchauffer. P. Diddy, quant à lui, parvient à faire oublier en partie qu'il fut d'abord un imprésario magistral plutôt qu'un artiste; même si ses morceaux écrasés sous le luxe de leur confection dépassent difficilement le désir lancinant de ne pas manquer le coche.

En 2006, une poignée de producteurs (Timbaland, Pharrell Williams, Dr. Dre) se partagent le savoir-arranger de l'industrie rap. Leur art, désormais conformiste, pèse sur tout ce qui se recèle en nombre dans la black music. Le rythme devient un produit dérivé en sus. Ce type de rappeur, dans son costume de mauvais garçon plus ou moins repenti, ne sert plus qu'à huiler la machine.

Jay-Z, Kingdom Come(Def Jam/Universal).

Snoop Dogg, The Blue Carpet Testament (Geffen/Universal).

P. Diddy, Press Play (Bad Boy/Warner).

Akon, Konvicted (Upfront/Universal).