Son nom de scène lui alloue «le don de l'éloquence». Garant du tour de surchauffe d'un lundi soir scandé, l'imposant Timothy Jerome Parker, alias Gift of the Gab, rappe avec la faconde d'un bonimenteur emballé. Ivre de mots sur la scène du Miles Davis Hall, la voix de Blackalicious se livre seul au délicat exercice d'enchevêtrer dans son gosier toutes les langues du hip-hop contemporain.

Tantôt féroce, tantôt taquin, le timbre élastique du Californien n'a rien oublié des jeux de rôle qu'inventèrent avant lui De la Soul ou A Tribe Called Quest, vétérans de ce hip-hop positif et débridé qu'affectionne le duo américain. Epaulé pour l'occasion par D Sharpe, tourneur de platines numériques appelé en remplacement du titulaire Chief Xcel, auréolé des timbres soul d'une paire de choristes exquis (Omega Rae Brooks et Myron Rafael Glasper), Gift of the Gab enchaîne sans temps mort les titres de ses deux albums. Tandis que le violoncelle électrique de Vincent Ségal, complice de passage, souligne l'armature rythmique du groupe de riffs inventés sur le vif.

Marieur d'esthétiques au bagout spectaculaire, Blackalicious ne s'attire pas encore l'hystérie collective d'un Cypress Hill, faisant salle comble à sa suite. Mais ravive, par son refus des dogmes du genre, l'esprit fédérateur du hip-hop, expression plurielle accordée à tous les sans-voix. Confessions d'avant scène. «Dans les années 80, on pouvait avoir une soirée avec NWA, De la Soul, Slick Rick et Public Enemy. Tous ces artistes avaient une vision distincte, mais se réunissaient sous la bannière du hip-hop, se souvient Gift of the Gab. Aujourd'hui, pour des questions de marché, tout est fragmenté. Et dans le hip-hop commercial, on ne montre plus qu'un aspect de la question. Comme si tous les rappeurs n'étaient que des gangsters, des maquereaux.»

Alors avec Quannum, collectif d'artistes comprenant notamment Poets of Rhythm et DJ Shadow, Blackalicious s'emploie à raccommoder le tissu hip-hop. «C'est quelque chose d'essentiel. Nous avons notre propre label et désormais, quoi qu'il puisse arriver avec les majors qui nous produisent, nous aurons toujours les moyens de publier notre musique.» Autonomie dans laquelle Gift of the Gab ressource son envie de transmettre un discours constructif. «En tant que rappeurs, nous avons une certaine responsabilité. Il faut faire bon usage de ce pouvoir de parole, car je suis convaincu que lorsque les artistes parlent de changement, les gens tendent l'oreille. Aujourd'hui, bien plus encore qu'aux athlètes ou aux stars du cinéma, les jeunes s'identifient aux rappeurs. Ce n'est qu'une question de temps pour que les gens enrichissent cette culture et fassent changer les choses. Le fait que l'on puisse jouer à Montreux aux côtés de groupes que nos parents écoutaient, c'est un honneur pour nous et un signe très fort de l'importance qu'acquiert cette culture.»