Collectif. A Bord du «Normandie». Journal transatlantique. Photographies de Roger Schall. Préface de Patrick Deville. Le Passeur, 144 p.

Robert Guyon. Echos du bastingage. Les bateaux de Blaise Cendrars. Préface de Frédéric-Jacques Temple. Apogée 2002, 128 p.

D'un bout à l'autre de son oeuvre, de la flambée poétique avant-gardiste de ses débuts aux quatre grandes chroniques autobiographiques d'après la Seconde Guerre mondiale, Cendrars le bourlingueur n'aura cessé de vouloir embrasser l'univers pour en dresser l'inventaire: Neuchâtel, Saint-Pétersbourg, New York, Marseille, São Paulo et Paris sont les escales majeures de ce voyage existentiel et littéraire qui s'achève avec le «roman-roman» Emmène-moi au Bout du monde! avant que son auteur ne jette l'ancre pour toujours six ans plus tard, en janvier 1961.

Même si c'est le train qui vaut à l'écrivain son surnom d'«Homère du Transsibérien», les bateaux tiennent une place essentielle dans cet itinéraire d'une vie, reflétée dans l'œuvre: c'est coiffé d'une casquette et sanglé dans un imper qu'on reconnaît l'écrivain en correspondant de guerre sur un bateau de la Royal Navy en 1939. Et c'est déjà en costume marin que le garçon de 8 ans pose à Naples, où sa famille séjourne durant deux ans, sur la photo qui réunit les pensionnaires suisses de la Scuola internazionale. Adolescent, Freddy Sauser sèche les cours de l'Ecole de commerce de Neuchâtel, sise au bord du lac, pour emmener les promeneurs faire un tour à bord de l'Alcyon, «la fameuse barque-promenade avec grande voile carrée, double foc, trinquette, brigantine» du vieux Zigli, le loueur de bateaux.

Sa première traversée transatlantique, le futur écrivain de 24 ans la fait à bord du Birma, quand il embarque avec des émigrants à Libau (Pologne) pour rejoindre à New York Féla Poznanska, qu'il a connue à l'Université de Berne. Expérience décisive, selon son biographe maritime Robert Guyon, qui lui fait découvrir «le bonheur presque monacal, mystique, d'être en mer», la communication avec les éléments, le compagnonnage avec les marins, sans oublier les machines et la TSF ni, surtout, «le voyage comme état […], lieu de méditation et d'écriture». Par la suite, devenu écrivain et reporter, Cendrars privilégiera toujours les transports maritimes, expliquant laconiquement: «Je n'étais pas pressé.»

Navigation et écriture font chez lui bon ménage, quand il compose à bord du Formose, en route vers le Brésil (où il se rendra trois fois entre 1924 et 1927), les vers au prosaïsme délibéré de Feuilles de route, qui marquent sa rupture avec la poésie en sténographiant sur le vif le bonheur: «J'envoie une lettre-océan pour dire qu'il fait bon vivre.» Convié en mai 1935 par Pierre Lazareff à couvrir le voyage inaugural du paquebot de luxe Normandie, qui relie Le Havre à New York, Cendrars s'intéresse exclusivement au monde des machines et des marins, laissant les réceptions mondaines à l'académicien Claude Farrère, lui aussi du voyage avec Colette et Pierre Wolff. Leurs textes à tous quatre, réunis par Le Passeur dans un élégant album illustré, démontrent aisément que seule la grande Colette peut rivaliser par le style et l'originalité avec Cendrars: comme lui, relève Patrick Deville, elle compare les énormes machines électriques à un troupeau d'éléphants. Mais il est seul à parler d'une panne passée inaperçue des passagers ou à évoquer ces rats qui pourraient mettre en péril le navire. En fait, saisi par les Etats-Unis qui le rebaptisent La Fayette, le Normandie sera détruit par un incendie dans le port de New York en février 1942.

Rappelons la parution, à la fin de 2002, des tomes 4 («Dan Yack»), 5 («L'Homme foudroyé») et 6 («La Main coupée») de l'édition critique des oeuvres de Cendrars, dirigée par Claude Leroy chez Denoël.