Genre: Œuvres complètes
Qui ? Blaise Cendrars
Titre: Œuvres autobiographiques complètes
Sous la direction de Claude Leroy
Chez qui ? Gallimard, La Pléiade,tome I, 974 p., tome II, 1125 p.

Blaise Cendrars en maître de l’introspection? Les deux premiers volumes de la Pléiade qui lui sont consacrés regroupent une série de textes, notamment L’Homme foudroyé, La Main coupée, Bourlinguer, Le Lotissement du ciel, sous le titre générique d’Œuvres autobiographiques complètes. Un intitulé «autobiographique» qui peut surprendre ses lecteurs, et qui aurait, peut-être, surpris Cendrars lui-même.

Car, pour beaucoup, il est d’abord l’écrivain des voyages, des récits fantasques, l’écrivain du mouvement. Un homme qui bouge, qui prend des trains, des paquebots, toujours en partance, en projet, dont les malles, toujours bouclées, n’ont pas le temps de s’empoussiérer. Un homme qui se lie avec tout un chacun, vagabonds, marins, grisettes, jolies femmes, actrices, richards, marchands, peintres et poètes, et qui se délie facilement: «Quand on aime, il faut partir», dit un de ses plus beaux poèmes: «Je suis en route, j’ai toujours été en route», dit un autre (tout aussi beau).

Et voilà que la Pléiade – où il entre enfin, cent ans après la parution de L a Prose du Transsibérien – nous présente un Cendrars en maître de l’introspection et de la construction de soi par l’écriture. Un auteur qui – le choix des textes et leur succession dans ces deux volumes le montrent – a bâti consciemment cette image-écran de voyageur toujours de passage; cette image d’écrivain à la marge mais aussi (et surtout peut-être) cette image d’un homme marqué par le destin. Et ce destin, il le forge lui-même en s’inventant un nom de braise et de cendres – Blaise Cendrars –, en construisant une légende autour de sa jeunesse, de ses voyages et de sa main coupée.

Ce nouveau regard sur Cendrars a mis du temps à émerger, à dépasser la fascination pour le bourlingueur et les querelles sur l’authenticité de tel ou tel voyage, explique Claude Leroy, qui dirige cette édition de la Pléiade, laquelle doit s’enrichir de deux autres volumes, l’un contenant les romans, l’autre la poésie. Professeur émérite de l’Université ­Paris Ouest Nanterre, Claude Leroy est atteint, comme il le dit avec humour, de «monomanie cendrarsienne». Ce qui l’a mené, notamment, à diriger l’édition des œuvres complètes en 15 volumes chez Denoël (2001-2006), à publier Partir (anthologie parue dans la collection Quarto, Gallimard) et à signer Dans l’atelier de Blaise Cendrars (Honoré Champion, 2011), texte couronné l’an passé par le Prix de la critique de l’Académie française.

Trois moments importants ont fait évoluer le regard sur Blaise Cendrars, explique Claude Leroy. «Jusque dans les années 1960 (Cendrars meurt en 1961), son œuvre était mal connue, ses textes étaient éparpillés, parfois introuvables. Or, au début des années 1960, paraissent, pour la première fois, des œuvres complètes, ce qui lance la recherche.» Puis, nouvel événement capital, dans les années 1970, les archives de Blaise Cendrars sont déposées à Berne, à la Bibliothèque nationale. «Voilà qui permet de dé­couvrir que, sous la légende de l’écrivain toujours en voyage peu soucieux de ses manuscrits, il y a un fou d’écriture qui prenait soin très méticuleusement de ses ­dossiers, de ses documents, de ses manuscrits, note Claude Leroy. Apparaît alors peu à peu un autre Cendrars. Et aujourd’hui – troisième temps –, la Pléiade s’apprête à donner une audience tout à fait nouvelle aux recherches littéraires qui ont suivi l’ouverture des archives et qui, en de nombreux points, vont à l’encontre des images véhiculées par l’histoire littéraire.»

On a d’abord lu Cendrars dans la fascination de l’aventurier, puis en se demandant si ce qu’il racontait était vrai ou faux. Désormais, on s’interroge sur ce projet singulier d’écriture de soi. «Cendrars a été perçu comme un affabulateur, voire un mythomane – avec ce que cela peut supposer de ­pathologique, reconnaît Claude Leroy. On le prenait pour quelqu’un qui racontait des histoires de café du commerce, qui mentait beaucoup. On a vu ses textes comme une suite d’écarts à la vérité, ce qui est vrai, bien sûr: quand on met bout à bout ce qu’il raconte sur lui-même, on obtient un vrai roman. Il adorait mystifier ses biographes. Il se fait naître à Paris (alors qu’il est né à La Chaux-de-Fonds) et d’une mère écossaise! Il aurait passé son enfance en Egypte, il est allé en Chine, etc. Cendrars n’est certes pas un bon témoin. Mais ce qu’on manquait en pointant les voyages imaginaires et les rencontres qui n’ont pas eu lieu, en pointant toutes ces inexactitudes, c’est le texte, le mythe même, que tous ces écarts composent.»

Ce projet autobiographique d’un genre singulier – projet «auto-mytho-biographique», dit Claude Leroy – apparaît tôt dans la vie de Frédéric Sauser, qui deviendra Blaise Cendrars. «Le projet de se dédoubler en se construisant une légende est très précoce, explique le professeur. Ce n’est ni une mythomanie tardive, ni une pente naturelle de sa personnalité qui le pousserait à affabuler, il s’agit d’une construction délibérée. Dès les années 1910 et 1911, Cendrars écrit sur ce désir de se cacher derrière un écran, un personnage, pour travailler plus librement.»

«Si nous avons décidé, continue-t-il, contre la chronologie, d’ouvrir cette édition de la Pléiade par des textes «autobiographiques», c’est parce qu’on y voit Cendrars en train de se construire.» Pour Claude Leroy, l’œuvre de Cendrars est tout entière marquée par la construction mythique de soi: «Le Transsibérien est un poème autobiographique, à la façon de Cendrars. Ses romans L’Or, Dan Yack, Moravagine, Rhum mettent en scène des doubles de l’écrivain; des personnages qui rompent avec leur vie, qui s’en vont à la conquête d’eux-mêmes et du monde. Ce sont des détours, des manières de se construire par délégation. Mais dès les années 1920, ce besoin de détours fictionnels s’est estompé chez Cendrars. Et dans ce texte clé qu’est Une Nuit dans la forêt, il en vient à se prendre lui-même pour objet.»

Ce récit mythologique de soi, cette inscription de la légende dans la vie même de Cendrars, continue d’enthousiasmer Claude Leroy: «C’est un grand fascinant, dit-il. Il est un univers aux dimensions multiples, qui demande à être situé sur de nombreux plans différents, plein de secrets et plein de promesses. Ce qui est une aubaine pour les lecteurs et les critiques.»

Un cas unique? «Je ne connais pas d’autre écrivain qui ait perdu sa main droite et qui ait écrit toute son œuvre de gaucher à partir de cette blessure; je ne connais pas d’écrivain qui ait fait d’une amputation aussi abominable la source d’une renaissance, l’origine d’une œuvre. Et sa blessure n’est pas qu’un événement cruel dans sa vie, elle en est le pivot», conclu Claude Leroy. Cette main coupée qui, écrivait Cendrars, élaborant son mythe personnel dans Au Cœur du monde, «brille au ciel dans la constellation d’Orion».

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Blaise Cendrars

Lettre de Saint-Pétersbourg à son frère Georges, 24 sept. 1911

Cité par Claude Leroy en ouverturede sa préface à l’édition de la Pléiade

«C’est une question de vie ou de mort que celle de construire sa vie, la plus importante après celle de l’inspiration; les deux sont d’ailleurs très intimement liées»