Pour Henry Miller, il a été «l’écrivain du siècle»; pour Dos Passos, il fut «l’Homère du Transsibérien». Né à La Chaux-de-Fonds le 1er septembre 1887, Cendrars a vécu à Neuchâtel puis à Berne. Il s’appelait alors Frédéric Louis Sauser. Son pseudonyme, inventé en 1912, raconte à lui seul une mythologie de la renaissance par le feu, tel le phénix: son prénom évoque la «braise», son nom la «cendre». Blaise Cendrars s’est consumé par l’écriture, en même temps qu’il trouvait en elle le moyen de continuer à vivre.

Voyage en Nouvelle Helvétie

Une riche actualité éditoriale salue le poète. Aucune commémoration, aucun anniversaire particulier ne sont à l’origine de ces publications, mais le désir de lire et de relire un auteur qui nous parle de plus en plus, au XXIe siècle.

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Ses œuvres complètes reparaissent aux Editions Denoël, avec 15 volumes qui s’échelonneront jusqu’en octobre 2024. Cette édition renouvelée tient compte de l’évolution de la recherche et de la critique depuis les vingt dernières années. Les trois premiers tomes viennent d’arriver chez les libraires. Ils contiennent les poésies qui ont fait de Cendrars une des figures de la modernité dès 1912 dont Les Pâques, qu’il considérait comme son «premier» poème, mais aussi ses écrits sur Hollywood et le cinéma, lui qui envisagea un temps une carrière de cinéaste.

C’est aussi l’occasion de (re) découvrir son roman le plus connu et le plus traduit, L’Or (1925), inspiré de la vie du Suisse Johann August Sutter, qui fonda en Californie la Nouvelle Helvétie, devint milliardaire et fut ruiné par… la découverte d’un gisement d’or sur ses terres.

Rembobiner la fin du monde

A ces pépites s’ajoute la publication, en fac-similé, toujours chez Denoël, de La Fin du monde filmée par l’ange N.-D., orné de compositions de Fernand Léger, tel qu’il avait paru pour la première fois en 1919 à l’enseigne des Editions de la Sirène. Ce poème en prose raconte comment Dieu le Père se rend sur Mars et ordonne l’anéantissement de la Terre. Mais l’apocalypse prévue se rembobine par erreur, comme un film, et se mue en création. Cette vertigineuse cosmogonie, en 55 brèves séquences ciselées, avance au rythme endiablé d’un train lancé à grande vitesse…

Un texte étrange, écrit en une nuit, au sortir d’une crise violente, le 1er septembre 1917, la nuit de ses 30 ans, «sa plus belle nuit d’écriture», dira Cendrars. Gravement blessé lors de la Première Guerre, dans laquelle il s’était engagé avec la France, il a été amputé de son avant-bras droit, son bras d’écriture. C’est de la main gauche qu’il rédigera cette Fin du monde qui marque sa renaissance.

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Trintignant, Murat et Bilal

Revenons aux étals des libraires. Cet hiver, deux titres de l’écrivain font leur entrée dans la collection Folio, Aujourd’hui et Trop c’est trop. L’académicien François Sureau rend hommage à Cendrars en publiant Un An dans la forêt (Gallimard), récit sur un épisode peu connu de la vie du bourlingueur: son amitié avec une riche aventurière de vingt-quatre ans sa cadette, Elisabeth Prévost. Enfin, Les Disques du Maquis éditent Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France, poème mythique de 1913 lu par Jean-Louis Trintignant, avec une musique de Jean-Louis Murat et un livret peint par Enki Bilal.

Une œuvre qui agit

Lire Cendrars, c’est retracer ses voyages. Dans sa jeunesse, le futur écrivain est pressé de quitter la Suisse pour la Russie, puis pour New York, Paris surtout, avant de s’embarquer pour le Brésil en 1924. Chacun de ses voyages est fondateur, l’œuvre s’en nourrit. C’est une machine à raconter des histoires, à se réinventer.

Christine Le Quellec Cottier, professeure à l’Université de Lausanne, dirige le Centre d’études Blaise Cendrars. Pour elle, le pouvoir de l’auteur tient à sa capacité à nous faire voyager, mais pas seulement sur les cartes: «Il nous emmène, par la langue, par le cumul et l’amplification, dans toutes sortes d’univers, de temporalités et d’identités… Ce qui est important, pour lui, c’est de partir, pas forcément d’arriver. Le voyage est avant tout celui des mots, de l’écriture.»

Plus vrai que la vie

Sous sa plume, l’art est aussi vivant et «vrai» que la vie. La chercheuse précise: «Il se sent toute liberté de passer du réel à ce que l’on considère comme imaginaire. Pour lui, la différence ne fait pas sens. Une mémoire nouvelle est construite par le texte, il faut la prendre comme un tout, ne pas tenter de dissocier le vrai du faux quand il se raconte.» Plutôt que de nous proposer une évasion, l’œuvre de Cendrars agit sur nous. Elle devient, telle qu’il la qualifiait, un «acte».

«Le lecteur reçoit ses textes comme des actes parce qu’ils le modifient. Il est transformé. C’est le pouvoir de tout bon texte, et c’est pour cela qu’on lit: pour être éprouvé, secoué, ému… La littérature n’est pas accessoire», poursuit Christine Le Quellec Cottier. Le volume du Savoir suisse qu’elle a consacré à l’écrivain, constitue une excellente introduction à l’œuvre (Blaise Cendrars, Un homme en partance, PPUR).

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Rejouer la création du monde

«Il n’a pas besoin d’une commémoration pour être republié. Cela montre que c’est un écrivain vivant, on le lit et on le réédite», se réjouit le professeur émérite à l’Université de Paris Nanterre Claude Leroy, qui dirige les œuvres complètes du poète chez Denoël. «Ce qui fait Cendrars notre contemporain, c’est son rapport à la création. C’est un touche-à-tout, un homme-orchestre. Il a fait du cinéma, de la radio, de la publicité, il a été grand reporter… Il est en mouvement perpétuel. Il aime les inventeurs, quel que soit leur mode d’invention, les poètes comme les ingénieurs. Je suis certain qu’il se serait passionné pour le numérique aujourd’hui.»

Apparemment dispersés, ces textes défient les classements et les étiquettes, ce qui n’était pas pour déplaire à l’auteur, lui qui avait toujours revendiqué sa farouche indépendance des groupes et des écoles littéraires. «Moi, l’homme le plus libre du monde», écrit-il dans Une Nuit dans la forêt, en 1929. «Mais il était obsédé par une idée directrice», précise Claude Leroy. «Pour lui, une œuvre, quelle qu’elle soit, n’a de valeur que si elle rejoue, à chaque fois, la création du monde.»

Monstre de pureté

Cette liberté lui a coûté cher. L’écrivain a vécu par moments dans une grande pauvreté, et c’est quasiment en clochard qu’il erre dans les rues de New York, en 1912. Les liens familiaux le font fuir. «Je ne suis pas le fils de mon père», écrit-il dans le poème Hôtel Notre-Dame, daté de 1917. En 1920, il informe sa première femme, Féla Poznanska, qu’il ne souhaite plus voir leurs enfants, Odilon, Rémy, et Miriam, parce qu’ils le «gênent» dans son travail. Et de poursuivre: «Je sais que je suis un monstre, un monstre de pureté, mais un monstre.» Dans Feuilles de route, il dresse un programme glaçant: «Quand tu aimes, il faut partir.» Ce qui ne l’empêchera pas d’épouser la comédienne Raymone Duchâteau en 1949, avec laquelle il finira sa vie.

Tel un sismographe

Comment est reçue l’œuvre en 2022? Elle résonne parce que c’est une fiction de soi, question qui travaille toute la création littéraire contemporaine. Mais pas seulement. «Elle s’accorde à deux thèmes qui sont devenus aujourd’hui omniprésents dans l’actualité, la résilience et la réparation, explique Claude Leroy. Cendrars a vécu une fin du monde dans son corps, il en est ressorti plus fort.» Picasso aurait eu cette formule cruelle et visionnaire: «Cendrars est revenu de guerre avec un bras en plus». «Non seulement la blessure ne l’a pas abattu, mais elle a été une source de vie supplémentaire», conclut Claude Roy. Le phénix renaît de ses cendres.

Enfin, si Cendrars nous interpelle, c’est parce qu’il a su, tel un sismographe, enregistrer l’impact des évolutions technologiques du début du XXe siècle sur la sensibilité et les rapports humains, sur notre façon de penser, d’agir, de vivre. Cent ans plus tard, soumis à de nouveaux bouleversements, dont nous ne percevons pas toutes les implications, nous avons plus que jamais besoin de le lire.

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Blaise Cendrars, Poésie complètes, Denoël, 425 p.

Blaise Cendrars, L’Or, Rhum, L’Argent, Denoël, 360 p.

Blaise Cendrars, Hollywood, la Mecque du cinéma, Denoël, 255 p.

Blaise Cendrars, La Fin du monde filmée par l’ange N.-D., Avec des illustrations de Fernand Léger, Denoël, 80 p.

Blaise Cendrars, Prose du transsibérien et de la petite Jehanne de France & trois fragments poétiques et une histoire drôle; lecture par Jean-Louis Trintignant, musique de Jean-Louis Murat et illustrations d’Enki Bilal, les Disques du Maquis.

François Sureau, Un An dans la forêt, Gallimard, 91 p.