Portrait

Blaise Harrison au Festival de Cannes, aux frontières du réel

Le réalisateur franco-suisse a présenté à la Quinzaine des réalisateurs son premier long métrage de fiction, «Les Particules»

C’est Lionel Baier qui, le premier, nous a parlé de Blaise Harrison. Retenez bien ce nom, vous allez entendre parler de lui, nous avait dit il y a près de dix ans le cinéaste vaudois, également responsable du département cinéma de l’Ecole cantonale d’art de Lausanne (ECAL). Et en effet, on a rapidement entendu parler de Blaise Harrison. En 2011 d’abord, lorsque ce Franco-Suisse, qui a grandi dans le Pays de Gex, a été sélectionné par la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes avec son moyen métrage documentaire Armand, 15 ans l’été. Puis deux ans plus tard, quand Locarno a montré dans sa section Cinéastes du présent L’Harmonie, long métrage qui fait d’une fanfare villageoise une métaphore de la société.

Enthousiasmé par Les Particules, sa première fiction, le comité de sélection de la Quinzaine des réalisateurs n’a, ce printemps, pas hésité à le réinviter. Tourné dans la région de Gex, le film suit les pérégrinations d’un groupe d’adolescents, dont P. A., un jeune garçon introverti et fasciné à l’idée que sous ses pieds l’accélérateur de particules du CERN est en train de recréer les conditions de la naissance de l’Univers. Lorsqu’on retrouve Blaise Harrison à Cannes au lendemain de la première mondiale de cette coproduction entre la France et la Suisse, il n’est pas totalement redescendu sur terre. La manière dont le public a réagi à ce qu’il appelle «de petites choses, un humour assez fin», l’a comblé. C’était en outre la première fois que l’équipe du film se retrouvait, d’où beaucoup d’émotion.

Comédiens amateurs

Le groupe d’amis qui est au cœur des Particules ne se connaissait pas. Tous les comédiens sont des amateurs recrutés lors de castings organisés dans des lycées. Par un de ces heureux hasards qui font la magie du cinéma, Blaise Harrison a repéré Thomas Daloz, qui incarne P. A., lors d’une pause. «J’ai été intrigué par sa dégaine et sa façon de parler. Il a un visage beau à regarder, je me suis tout de suite dit qu’il devait être magnifique à filmer et lui ai demandé de venir au casting. Alors que tous les jeunes jouent quasiment leur propre rôle, il est assez différent de son personnage. Il a vraiment fallu que je le dirige, même s’il comprenait de manière intuitive et spontanée les enjeux des scènes.»

Très vite intéressé par le cinéma, Blaise Harrison se passionne d’abord pour ses aspects techniques. Il se dit incapable d’envisager un projet sans réfléchir en parallèle à sa fabrication. «La mise en scène passe par des questionnements techniques qui ont lieu très tôt, parce que j’ai l’impression que tout est interconnecté», dit-il. S’il a décidé de suivre un cursus en cinéma à l’ECAL, c’est pour avoir ce double apprentissage – «nécessaire à tout apprenti cinéaste» – artistique et technique. A la fin de ses études, il vit un temps à Bruxelles, avant de s’installer finalement à Paris. Pour affiner son regard et ses compétences techniques, il se met au service des autres en marge de la réalisation de ses propres films, travaillant comme chef opérateur pour Alice Winocour (Augustine, 2012) ou Jean-Stéphane Bron (L’Opéra de Paris, 2017).

Revenir dans ce Pays de Gex qu’il connaît dans ses moindres recoins n’était pas sans danger. Il a dû lutter contre son envie de filmer de manière exhaustive tous les paysages de sa jeunesse. Ce qu’il montre, au final, c’est «une région de l’entre-deux», où l’on trouve aussi bien des fermes que des lotissements d’inspiration américaine dans lesquels vivent des expatriés. «C’est une région banale et ordinaire, qui ressemble à beaucoup d’autres, mais qui a en même temps quelque chose de mystérieux.» Pour écrire le personnage de P. A., il est parti de ses propres souvenirs, de son ressenti.

Filmer la solitude

Même s’il délaisse pour la première fois le champ du documentaire, le Franco-Suisse reste fasciné par le réel. Tout en flirtant avec le drame psychologique et le fantastique, Les Particules laisse ce qu’on pourrait simplement appeler la vie s’immiscer dans le récit – grâce forcément à la belle troupe d’amateurs qu’il a réunis. «Je me rends compte que j’aime filmer les gens dans leur solitude, mais sans que ce soit quelque chose de négatif. Je m’intéresse à la manière dont on se positionne par rapport au groupe, au collectif», explique-t-il quand on lui fait remarquer que le jeune Armand, qu’il avait filmé en 2011 puis retrouvé pour les courts métrages Armand, 19 ans (2014) puis Armand, New York (2014), a plus d’un point commun avec P. A.

A lire: Jean-Stéphane Bron: «Le documentaire propose une vision construite du monde»

Blaise Harrison dit apprécier autant le documentaire de création que le cinéma expérimental ou d’horreur. Un film réussi est un film qui le transporte, lui donne l’impression d’avoir vécu une expérience. «J’aime sentir une recherche, la tentative de quelque chose, une prise de risque et un plaisir à jouer et utiliser les outils du cinéma. Une œuvre imparfaite qui a une âme m’intéressera toujours plus qu’une grosse production formatée.» Les Particules en a clairement une, d’âme. Rares sont les films qui disent avec autant de justesse les tourments de cet âge des possibles qu’est l’adolescence.


Profil

1980 Naissance à Alès de parents franco-suisses.

2003 Diplôme en réalisation à l’ECAL.

2011 Moyen métrage documentaire «Armand, 15 ans l’été», première sélection à Cannes.

2013 Présentation à Locarno du long métrage documentaire «L’Harmonie».

2017 Chef opérateur sur «L’Opéra de Paris», de Jean-Stéphane Bron.

2019 Sélection à Cannes des «Particules», premier long métrage de fiction. Sortie en septembre.

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