Sur l’écran, Blaise Ndala apparaît sur le fond anonyme d’une chambre d’hôtel. Rien n’indique qu’il soit à Bruxelles. La ville lui est pourtant familière, il y a passé quatre ans entre 2003 et 2007 comme étudiant. Dans le ventre du Congo (Seuil, janvier 2021) s’y déroule en grande partie. Ce roman, son troisième, lui a valu le Prix Kourouma. Ce prix, remis chaque année au Salon du livre de Genève, a été créé en 2004, en hommage au grand écrivain (1927-2003), auteur des Soleils des indépendances, une référence pour tout intellectuel africain.

«Dans mon deuxième roman, Sans capote ni kalachnikov (Mémoire d’encrier, 2017), j’ai rendu un hommage explicite à Allah n’est pas obligé et au «sage ivoirien, le vieux Kourouma». Avec le Congolais Sony Labou Tansi, il est un des deux auteurs qui m’ont inspiré. Ils étaient engagés politiquement, je le suis aussi. Et sur le plan esthétique, ce sont des iconoclastes qui ont rompu avec le français orthodoxe. J’essaie de garder la révélation, tout en me réappropriant leur audace, de secouer leur héritage pour trouver ma voix.»

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Mais comment s’est-elle formée, cette voix? Blaise Ndala est né en 1972, dans ce qui s’appelait depuis peu le Zaïre, sous le règne de Mobutu. Son père enseignait le français au lycée: «Il était fou de Bernard Pivot! Pour me faire écrire, il me donnait un livre, en interrompait la lecture à un certain point, me demandant de le résumer puis d’inventer la suite! Mon imaginaire s’est forgé comme ça. Puis, mon père nous a quittés. Ma mère, institutrice, jouait dans une troupe de théâtre amateur. A la maison, je lui donnais la réplique. Et puis, vers ma douzième année, à l’école, dans un spectacle sur l’apartheid – Les Armes et les larmes de Soweto –, j’ai joué le rôle d’un avocat blanc qui défend un Noir. Une fois dans ma vie, j’aurai été un Blanc! Pour la littérature, tout s’est joué entre 8 et 12 ans! J’ai écrit du théâtre, de la poésie, des récits, mais il m’a fallu longtemps avant d’oser publier un roman.»

Mes projets me ramènent toujours vers le Congo, je suis otage de cette grande bête insatiable

La voie du droit

Car entre-temps, le jeune auteur est devenu juriste. «Le rôle m’avait donné une image, on m’a dit: Blaise, tu n’es pas bon en maths, en sciences, tu dois étudier le droit! J’ai fait la fac au Congo, puis j’ai eu une bourse pour me spécialiser dans le droit humain à l’Université libre de Louvain. En 2007, j’ai fait ma demande de séjour au Canada. Après une mission en Haïti pour Avocats sans frontières, je suis devenu ombudsman au Bureau de l’enquêteur correctionnel à Ottawa, un service d’Etat qui recueille les plaintes des prisonniers. Curieusement, ma figure de Noir est un avantage: ceux que je rencontre ont perdu confiance dans le système, surtout les représentants des premières nations, les autochtones qui forment la majorité des prisonniers. Vous êtes comme nous, disent-ils, vous aussi avez été écrasés, dominés.»

Cette expérience professionnelle sert-elle l’écriture? «Le système carcéral est un extraordinaire microcosme de la complexité de la nature humaine. Je ne m’en suis pas encore servi, littérairement, peut-être un jour? Jusqu’à présent, mes projets m’ont toujours ramené vers le Congo, je suis otage de cette grande bête insatiable.»

«Le match du siècle»

A sa naissance, le pays où Blaise Ndala a grandi s’appelait Zaïre depuis un an par la volonté du chef de l’Etat, Mobutu Sese Seko. «Dans ma jeunesse, dans les années 1980, il y avait une fierté d’être Zaïrois, un vrai désir de vivre ensemble. Faire coexister pacifiquement 250 ethnies, ce n’était pas gagné. Mais très vite, on a assisté à un bâillonnement de l’opposition, à une répression féroce. Lors du match de boxe entre Mohammed Ali et le champion du monde George Foreman, en 1974, à Kinshasa, Mobutu faisait pendre publiquement des opposants. Il y avait des déportations, des assassinats. Pendant la lente transition des années 1990, le pays a atteint des sommets de banditisme dont on ne parle pas.»

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Dans son premier roman, J’irai danser sur la tombe de Senghor (L’Interligne, 2014 et Vents d’ailleurs, 2017), Blaise Ndala évoque le «match du siècle». «C’est un marqueur de l’ère mobutiste à son apogée. Lui qui fustige l’impérialisme et se réclame de l’authenticité veut éclipser la «négritude» de Senghor. Il est pris d’une frénésie culturelle, invite à tour de bras les astronautes d’Apollo, James Brown, BB King. De quoi ce grand mystificateur veut-il détourner nos regards, qu’y a-t-il dans le ventre de la bête? Le livre est aussi un clin d’œil familial: un de mes oncles m’a bassiné toute mon enfance avec ce match, il a même pris des cours de boxe.»

Le roman enthousiasme le réalisateur d’Indigènes, Rachid Bouchareb. Les deux hommes travaillent ensemble sur le scénario, une autre expérience d’écriture. Le projet, ralenti par la pandémie, devrait reprendre bientôt.

Tombes discrètes

Dans le ventre du Congo, récit complexe et militant, se déroule sur plusieurs époques, entre le Congo et Bruxelles. Il fait entendre deux voix de femmes qui se répondent au-delà de la mort. Ce sont deux princesses, descendantes du roi des Bakuba, la tante et sa nièce, toutes deux nommées Tshala. «Je voulais rendre hommage aux Congolaises, trop absentes de l’histoire de la colonisation et des luttes alors qu’elles ont payé le prix fort. Et aussi à ces rois qui ont résisté au colonisateur.»

Quand Blaise Ndala arrive à Bruxelles en 2003, une amie lui montre des tombes discrètes, tout près du Musée de l’Afrique centrale, à Tervuren. Ce sont celles des sept Congolais décédés pendant l’Exposition universelle de 1897. Pour peupler les villages nègres, Léopold II avait fait venir 267 représentants des peuples de sa propriété privée africaine, qui deviendra en 1908 le Congo belge.

Cette vision agit comme un révélateur sur l’auteur. Pendant une douzaine d’années, il va enquêter sur le passé colonial de la Belgique. Il découvre qu’en 1958 encore, lors de la nouvelle Exposition universelle, un de ces villages de sauvages est montré au public. Mais les manifestations de racisme, les bananes lancées par des enfants des écoles soulèvent l’indignation, les Congolais se révoltent et le village est fermé. Deux ans plus tard, le Congo gagne son indépendance.

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Un passé omniprésent

«J’ai créé des héroïnes imaginaires, donné des prête-nom à des personnages qui ont réellement existé, j’en ai inventé d’autres pour profiter de la liberté romanesque. Mais le fond de l’histoire est réel et comme il est écrit à l’entrée du Musée de Tervuren: «Tout passe sauf le passé». Et ce passé, la Belgique ne l’a pas exorcisé. En enquêtant, j’ai rencontré plus d’ignorance que de résistance. Ce n’est que tout récemment qu’on a appris que de nombreux restes humains – crânes, fœtus, squelettes – rapportés à des fins «scientifiques» étaient encore (mal) conservés, entre autres au Musée royal des sciences naturelles. C’est une honte qu’ils n’aient pas encore été restitués au Congo. C’est toujours la même appropriation du corps noir, mort ou vif. La première princesse est exhibée au village de l’Expo 58 avant de disparaître, à l’âge de 19 ans. Quand sa nièce arrive, un demi-siècle plus tard, comme étudiante, elle doit se cacher dans un groupe de musiciens pour entrer en Belgique et quand on lui propose du travail, c’est toujours comme objet sexuel. La fiction résonne fort avec l’actualité: il y a quelques jours, un étudiant congolais muni d’un visa et inscrit à l’université a été arrêté à la frontière et maintenu en détention arbitraire. L’affaire a fait scandale mais elle montre que rien n’a changé, même si les formes sont devenues plus discrètes. Comme dans mon roman, les sportifs noirs se font toujours siffler dans les stades, surtout quand ils ont le malheur d’être bons.»

Bonne nouvelle, le roman, publié au Canada et en France, le sera aussi par un éditeur ivoirien, diffusé en Afrique à un prix abordable.

Dans le ventre du Congo pose à nouveaux frais la question si actuelle: faut-il abattre les statues des figures contestées, débaptiser les avenues et les bâtiments? «Je ne crois pas qu’il faille effacer l’histoire. Qu’on garde des traces du passé, pour célébrer mais aussi pour condamner, en expliquant le contexte.» Et les biens culturels qui font la richesse de nos musées, faut-il les restituer aux pays d’origine? «Evidemment. Et le plus vite, le plus complètement possible, sans ergoter. Comment parler de consentement de la part des spoliés quand on connaît les conditions de violence de l’acquisition? Et arguer des conditions précaires que ces objets pourraient trouver en Afrique, c’est une insulte. Je parle en juriste: le droit de propriété inclut le droit de faire ce qu’on veut de l’objet possédé.»


Roman
Blaise Ndala
«Dans le ventre du Congo»
Seuil, 366 p.