Série: Pendant les Fêtes, «Le Temps» se demande comment de grands philosophes de l’histoire auraient réagi à la pandémie de Covid-19

Que n’a-t-on entendu cette phrase à la fois désarmante et perfide, lors du déconfinement qui suivit la première vague: «Même lui, j’étais content de le revoir au bureau, c’est dire!» Voilà bien un enseignement philosophique de la pandémie: il nous apparaît désormais que l’existence du collègue déconsidéré adoucissait notre solitude. Que faut-il en conclure? Qu’il faut lire Blaise Pascal.

Allons-y: «Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre» (Pensées). Le philosophe et moraliste français du XVIIe siècle (1623-1662) aurait sans doute jubilé de voir sa théorie confirmée en l’annus horribilis 2020. Le monde au point mort, ses habitants plus ou moins assignés à résidence, et leur difficulté, une fois éprouvés les premiers bénéfices du télétravail et des joies familiales, à assimiler la solitude, à renoncer au tourbillon perpétuel, sans plus d’échappatoire que le face-à-face avec soi-même après avoir fait disparaître d’un clic les visages apparus à la visioconférence.

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Comme des hamsters dans une roue

Devant cette épreuve, Pascal ne serait pas seul à s’enthousiasmer d’un point de vue philosophique. Philosophe et auteur français, Raphaël Enthoven y voit aussi une matière féconde: «Nous vivons une expérience mondialement métaphysique. Un genre de bore-out mondial, puisque nous sommes tous «placardisés». Comme des hamsters dans une roue, nous nous apercevons que notre activité ne consiste qu’à faire tourner celle-ci.»

Le confinement, en somme, nous met le néant sous les yeux: «Nous sommes dans la situation d’un amnésique volontaire à qui on rendrait la mémoire, poursuit Raphaël Enthoven. Que découvre-t-il? La réalité d’une journée vaine, des désirs qui s’estompent, ce qui nous renvoie à la mort.» Cette angoisse métaphysique qu’on s’évertuait à tromper avec le divertissement, l’agitation, le vacarme. Ce malheur d’être en repos dans sa chambre et tournant comme un lion en cage, sans esquive possible à la condition humaine. Cette soudaine obligation de se confronter à sa finitude.

«Le confinement nous tend un miroir angoissant. Il nous dit que nous sommes mortels, et pas tout-puissants, résume Enzo Santacroce, professeur de philosophie dans un gymnase vaudois. Nous l’avions oublié, tout occupés à nous créer des passe-temps, comme des jeux vidéo ou des téléphones portables, pour combler le sentiment de vide.»

«Nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre»

Pas de quoi se réjouir à ce stade, mis à part pour ceux qui font métier de la réflexion. Mais la suite? Que se passe-t-il après la prise de conscience? L’ennui, répond Blaise Pascal. Et de l’ennui naîtra la lucidité, pour les rares individus qui atteindront cette sagesse. «Car Pascal est réaliste quant au fait que le divertissement fait figure de hochet pour l’enfant humain, et que rien ne sert de l’en priver, puisque l’ascèse n’est pas à la portée du premier venu», ajoute Raphaël Enthoven.

En revanche, croyant engagé, Pascal suggère de se tourner vers Dieu. Et de vivre le présent, seul garant du bonheur ici-bas: «Que chacun examine ses pensées. Il les trouvera toutes occupées au passé ou à l’avenir. Le présent n’est jamais notre fin. Le passé et le présent sont nos moyens; le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre, et nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais.» Durant cette crise, reste donc à trouver le bonheur dans l’espace et le présent de nos chambres, et non dans l’espoir d’un remède miracle ou dans la foi en un glorieux final festif.

L'heure de configurer le monde

Si vous n’êtes pas totalement déprimé à ce stade de lecture, allons faire un tour chez Martin Heidegger (1889-1976). Surgit le covid et le confinement, sans promesse immédiate de lendemains lumineux. Navrant? Au contraire. C’est l’heure de configurer le monde, répond Heidegger: «Quand s’installe l’ennui, notre humanité surgit, explique Enzo Santacroce. Et avec elle la reconnexion avec nos potentialités d’être et d’agir. Car le sens de la réalité dans laquelle nous vivons dépend de nous.»

Grossièrement dit, il est l’heure de la conquête de soi. Et si la pandémie provoque l’effondrement psychologique de certains, on observe aussi qu’elle en aura encouragé d’autres à opérer des changements d’orientation ou de vie majeurs. «Heidegger dit qu’en s’affairant sans cesse, on s’empêche de jeter un regard lucide sur nos capacités, explique l’enseignant lausannois. Alors que la non-activité est l’occasion de saisir notre plénitude à être.»

Demain, certains ne retourneront plus au bureau, d’autres se précipiteront avec enthousiasme sur leurs collègues fâcheux. Mais que l’on fasse partie des premiers ou des seconds, penser à ouvrir Pensées. Une pause sur le carrousel endiablé des vies agitées.