En mars 1950, le Journal de Tintin commence à publier Le Mystère de la Grande Pyramide. Cette variation sur le thème de l’égyptologie fantastique emmène le professeur Mortimer et le capitaine Blake à la découverte d’une chambre secrète au cœur de Khéops. Ils affrontent leur vieil ennemi, le colonel Olrik. Un thaumaturge leur sauve la mise et frappe Olrik d’une malédiction: cerveau lessivé, le félon s’enfonce dans le désert.

Quelques mois plus tard, à Londres, un voleur d’une audace surhumaine dérobe la couronne impériale et signe son forfait d’un «M» tracé à la craie jaune. Dans une ville pleine de smog et de pluie dont les noirceurs doivent beaucoup à l’expressionnisme allemand, Blake et Mortimer découvrent qu’Olrik se cache sous le masque de la Marque jaune. Le fringant colonel a été réduit en esclavage par un savant fou, le Dr Septimus. Celui-ci a mis au point l’onde Mega, permettant par le truchement du Télécéphaloscope de contrôler le cerveau d’autrui! Il a pris pour cobaye Olrik, retrouvé déboussolé dans le nord du Soudan. La malédiction perdure. La formule conjuratoire «Par Horus demeure» suffit à déstabiliser le surhomme malgré lui. Septimus périt, victime de sa propre invention. Tout finit bien. En conclusion de La Marque jaune, Blake souhaite un «Joyeux Noël à tous!!!».

Notre interview du scénariste: Jean Dufaux: «Il ne faut pas craindre de secouer l’œuvre» 

Vaisseau extraterrestre

Hélas! Quelques mois plus tard, les ennuis recommencent. Un quatuor de tristes sires reprend les recherches de Septimus. Olrik retrouve son costume de Marque jaune. Mortimer lui-même joue avec le feu en essayant d’activer l’onde Mega. Les interférences du Télécéphaloscope réveillent un vaisseau extraterrestre enfoui dans les sous-sols de Londres depuis la nuit des temps. Francis Blake dynamite l’engin et son occupant. Londres respire à la fin de L’Onde Septimus.

A l’automne, de nouveaux nuages s’accumulent au-dessus de la City. Le spationef détruit faisait partie d’une escadrille de sept ovnis. Un membre douteux du gouvernement a récupéré le pilote d’un des appareils. Il essaie de ramener à la vie cette entité humanoïde colossale, baptisée Moloch, petit nom charmant renvoyant au dieu cananéen friand de chair enfantine. Des hiéroglyphes intraduisibles couvrent les murs de Londres comme une démultiplication exponentielle de la marque jaune. Et dans le ciel, un autre vaisseau, visiblement belliqueux, fonce vers la capitale de l’Empire britannique… Mortimer devra s’allier à Olrik et invoquer Horus pour sauver la reine et la Terre au terme du Cri du Moloch.

Continents engloutis

Ces aventures riches en rebondissements se déroulent entre avril 1950 et le dernier trimestre de 1953. Mais 70 ans séparent Le Mystère de la Grande Pyramide, scénarisé et dessiné par Edgar P. Jacobs, du Cri du Moloch, scénarisé par Jean Dufaux, dessiné par Christian Cailleaux et Etienne Schréder. Cette ellipse vertigineuse ne résulte pas des zigzags d’un chronoscaphe déréglé mais de la pérennité d’un mythe – et d’une aventure éditoriale sans pareille.

Lire aussi: Main basse sur les trésors d’Edgar P. Jacobs

La première aventure de Blake et Mortimer, Le Secret de l’Espadon, a démarré le 26 septembre 1946 dans le premier numéro de Tintin. Les jeunes lecteurs découvraient un officier et un savant britanniques plongés dans une troisième guerre mondiale. Ceux-ci allaient ensuite frayer avec les mystères de l’Antiquité et des continents engloutis (L’Enigme de l’Atlantide), désamorcer une arme météorologique (S.O.S. Météores) et explorer le temps (Le Piège diabolique), accédant au statut d’icônes de la ligne claire et de la bande dessinée franco-belge.

Quant à l’auteur de cette prodigieuse épopée de scientifiction, Edgar P. Jacobs, il aurait préféré faire carrière sur les scènes d’opéra. Le dessin, que ce baryton exerçait avant-guerre dans des catalogues publicitaires, n’était qu’une activité alimentaire. Cette «satanée bande dessinée», comme il disait, lui a pris 40 ans de sa vie. Il est décédé sans avoir pu terminer Les Trois Formules du professeur Satô.

Sans héritier, Jacobs avait fondé les Editions Blake et Mortimer et le Studio Jacobs, habilités à éditer les albums et à percevoir les droits dérivés. Lorsque ces entités ont été à vendre, les grands éditeurs se sont rués. Dargaud a décroché le pompon «pour un prix supérieur à 10 millions de francs français», selon son directeur général (quelque 2,5 millions de francs suisses).

Un tandem est mandaté pour «faire revivre un des mythes fondateurs de la bande dessinée belge»: le scénariste à succès Jean Van Hamme (XIII, Thorgal, Largo Winch), qui a découvert Blake et Mortimer dans Tintin en 1946, et le dessinateur Ted Benoit (Ray Banana), réputé pour sa «maniaquerie dans la ligne claire». En 1996, L’Affaire Francis Blake, premier album post-jacobsien sort en grande pompe. Le succès est énorme. Pour remédier aux retards de Ted Benoit, dessinateur perfectionniste, une deuxième équipe entre dans le jeu. Formée d’Yves Sente, directeur éditorial des Editions du Lombard qui s’essaie au scénario, et de l’admirable André Juillard (Les Sept Vies de l’Epervier, Le Cahier bleu…) au dessin, elle signe La Machination Voronov.

Treize auteurs ont travaillé au cours des vingt-cinq dernières années sur les héros antiques. Le succès est au rendez-vous, les tirages atteignent 500 000 exemplaires. Selon le dossier Blake et Mortimer – Jacobs décrypté, cet engouement démontre que «les mythes disent l’imaginaire d’une société. La série Blake et Mortimer, par la puissance de ses thèmes et la qualité de sa réalisation, crée une véritable poétique de notre imaginaire, faite de nostalgie, de séduction et de fantastique.»

Nouveaux territoires

Les repreneurs emmènent les héros de Jacobs défricher de nouveaux territoires, l’Ecosse (L’Affaire Francis Blake), les Etats-Unis (L’Etrange Rendez-vous), l’URSS (La Machination Voronov), Bruxelles, l’Inde et l’Antarctique (Les Sarcophages du 6e continent), le Kenya (Le Sanctuaire du Gondwana), la Chine (La Vallée des Immortels)… Ils introduisent un quota bienvenu de personnages féminins (les espionnes Virginie Campbell ou Nastasia Wardynska, la princesse Gîta, Sarah Summertown, un amour de jeunesse de Mortimer, ou la venimeuse Lady Rowana) dans un corpus où les rares femmes étaient reléguées aux rôles de concierge ou de logeuse. Ils confèrent quelques émotions au soldat et au savant monolithiques, dévoilent leur passé, leurs zones d’ombre – car jusque-là, «Blake et Mortimer appartenaient à un univers davantage expressionniste qu’émotionnel», relevait Ted Benoit.

Lire aussi: Blake et Mortimer: le mystère du musée

Ils signent des histoires fort bien ficelées se réclamant des dossiers de la Science en grand format (La Vallée des immortels), s’adressant à un public lettré (Le Testament de William S.). Ils intègrent à leurs récits des événements historiques comme la décolonisation et des personnages réels tels Lawrence d’Arabie, Gandhi ou Elisabeth II. Si Mai 68 a détourné les baby-boomers des aventures viriles du capitaine Blake et du professeur Mortimer, Yves Sente les reconquiert habilement en imaginant dans La Machination Voronov que la trajectoire de Mortimer croise celle de Paul McCartney à Liverpool le jour où il rencontra John Lennon…

Nombreuses complications

Les Aventures de Blake et Mortimer se fondent sur un point de divergence: la troisième guerre mondiale provoquée par l’empereur Basam-Damdu. Passé cet épisode, Jacobs a réintégré notre plan de réalité et inscrit ses récits dans l’époque contemporaine. Sur décision éditoriale, Les Aventures de Blake et Mortimer, d’après les personnages d’Edgar P. Jacobs se déroulent exclusivement dans les années 1950. Les auteurs n’hésitent pas à se référer à l’épopée de l’Espadon, rajoutant de l’uchronie à l’uchronie.

Par ailleurs, les années 1950 n’ayant duré qu’une décennie, le trop-plein guette. En insérant de nombreuses complications dans la mécanique de précision conçue par Jacobs, comment les différentes équipes font-elles pour être raccord? Jean Dufaux éclate de rire: «Mais plus personne n’est raccord depuis des années!» Yves Sente était jadis plus optimiste, rappelant que certaines intrigues ne durent que trois ou quatre jours et que déborder modestement sur les années 1960 ne serait pas bien grave. Ce même scénariste s’est senti mal quand on lui a fait observer que Youssef, le libraire cairote retrouvant Olrik dans Le Sanctuaire du Gondwana, avait été «mortellement frappé» d’une balle dans Le Mystère de la Grande Pyramide

Lire aussi: Blake et Mortimer: le mystère de la pyramide inversée

Quant à François Schuiten, fan de la première heure, il a publié l’année passée, hors collection, Le Dernier Pharaon. Ce prolongement fascinant de la Pyramide ne souscrit pas à la ligne claire et s’éloigne sans vergogne des années 1950. Pour Jean Dufaux, «la liberté dont Schuiten a pu jouir est essentielle. La réflexion qu’il amène enrichit l’œuvre de Jacobs. C’est ce qu’il faut faire.»


«Le Cri du Moloch», de Jean Dufaux (scénario), Christian Cailleaux et Etienne Schréder (dessin), Blake et Mortimer, 56 p.

«Blake et Mortimer – Deux Aventuriers dans l’histoire», Geo édition collector, 128 p.

«Blake et Mortimer – Jacobs décrypté», dBD les dossiers de la bande dessinée