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Blake et Mortimer: le mystère de la pyramide inversée

Exfiltré des «Cités obscures», François Schuiten réinvente les personnages de Jacobs dans «Le Dernier Pharaon». Graphiquement splendide, ce spin-off très attendu panache science et fantastique, lie Bruxelles à l’Egypte ancienne et se pose en chef-d’œuvre

Créées en 1946 par Edgar P. Jacobs (1904-1987) dans le Journal de Tintin, les aventures de Blake et Mortimer ont laissé une empreinte indélébile sur l’imagination de cinq générations de lecteurs. Le mélange d’anticipation scientifique et de fantastique continue d’exercer une inaltérable fascination, en dépit d’une certaine obsolescence des personnages et des codes narratifs (didascalies copieuses et redondantes), car l’attrait de la ligne claire et le goût du romanesque sont toujours vifs.

Les éditeurs ne s’y sont pas trompés: en 1996, ils relancent la série avec plusieurs équipes d’auteurs. Si Jacobs a publié huit titres en un quart de siècle, les repreneurs en ont déjà sorti douze, tous honorables, tous des succès de librairie, à défaut d’être des marqueurs générationnels ou des références iconographiques.

Le Dernier Pharaon est un cas à part. Il n’est pas classé dans Les Aventures de Blake et Mortimer, mais porte l’étiquette «Une» aventure. Il ne se réclame pas de la ligne claire, ne s’ingénie pas à intercaler un récit dans le continuum jacobsien bientôt saturé.

François Schuiten s’est allié au cinéaste Jaco Van Dormael (Toto le héros, Le Tout Nouveau Testament) et au romancier Thomas Gunzig pour imaginer cet album qu’il a dessiné, fidèle à son style, en virtuose des valeurs hachurées. Il ne fait pas œuvre de copiste, mais réinvente le motif, comme Picasso déstructurant les Ménines de Vélasquez ou Hendrix électrocutant All Along the Watchtower de Dylan. Il plonge aux tréfonds de l’œuvre pour en proposer une relecture féconde dont les arcanes s’apparentent à la logique du rêve.

Energie effroyable

Au dernier acte du Mystère de la Grande Pyramide (1952), le capitaine Francis Blake et le professeur Philip Mortimer sont initiés dans la chambre d’Horus à quelques mystères liturgiques de l’Egypte ancienne. Puis, après avoir plongé Olrik dans la folie, le cheikh Abdel Razek offre à Mortimer une bague et conjure les deux amis de tout oublier. Le Dernier Pharaon commence quand, frappés d’amnésie, les deux sujets britanniques reprennent conscience au cœur de la pyramide de Khéops.

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«Quelques années plus tard» (une bonne vingtaine à en juger par la carrosserie des voitures, le volume des ordinateurs et les rouflaquettes d’un informaticien qui renvoient aux années 1970; mais le siège du MI5 a été inauguré en 1994…), Mortimer a rendez-vous dans le Palais de justice de Bruxelles avec une de ses connaissances, Henri. Celui-ci l’emmène au fond d’un couloir obscur orné de hiéroglyphes. Ils débouchent sur le bureau de l’architecte Joseph Poelaert (1817-1879), où dorment les plans de l’édifice et une peinture murale de Seth, le dieu égyptien du chaos.

En abattant une paroi, Henri libère une énergie effroyable, un «feu glacial et iridescent». Cette perturbation électromagnétique arrête tous les appareils électriques, tous les moteurs. Bruxelles est évacuée, isolée derrière un mur de confinement. Et Mortimer en proie à des cauchemars que hantent les figures terrifiantes du panthéon zoomorphe égyptien. Les Nations unies mûrissent le projet d’atomiser la ville pour supprimer le rayonnement. Histoire de contrecarrer la menace, Mortimer s’introduit incognito dans Bruxelles où il fait la connaissance d’une gardienne des rêves…

Atmosphère crépusculaire

Avec le scénariste Benoît Peeters, François Schuiten arpente depuis près de quarante ans la terra incognita des Cités obscures, ramenant de cette contrée tangentielle des récits graphiquement splendides et ombrés d’étrangeté. Son Blake et Mortimer se ressent indéniablement de cette atmosphère crépusculaire. La cage de Faraday entourant le Palais de justice évoque forcément le réseau d’Urbicande et la capitale belge, dominée par son titanesque Palais de Justice, est au centre de l’album Brüsel. Même la magnifique locomotive à vapeur Atlantic, célébrée dans La Douce, a un rôle à jouer.

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Blake et Mortimer est la bande dessinée phare de Schuiten – dans les années 1980, il avait envisagé d’aider Jacobs à terminer Les 3 Formules du professeur Sato. Dans Le Dernier Pharaon, le dessinateur, qui a eu accès aux carnets de Jacobs, renoue avec les préoccupations de l’auteur de La Marque jaune pour la science et le fantastique. Récusant le principe de nostalgie qui sous-tend l’actuelle activité éditoriale repliée sur les années 1950, mais cultivant la mélancolie à travers des héros vieillis, il tisse de fines correspondances entre l’univers mis en place par Jacobs et son propre monde, marqué par Borges, le surréalisme belge et des vertiges architecturaux.

Libellule géante

Les soubassements du Palais de justice plongent dans les ères géologiques antédiluviennes, comme la tour de Giovanni Battista (La Tour) s’enracine au plus profond des siècles. Dans un hypogée sens dessus dessous, Mortimer découvre une pyramide inversée et, plus bas encore, une mer souterraine, semblable à celle qu’explorent les héros du Voyage au centre de la Terre de Jules Verne. Il y croise un meganeura, la libellule géante du carbonifère vue dans Le Piège diabolique. Il comprend enfin le pouvoir de la bague égyptienne que le cheikh lui confia jadis.

Blake et Mortimer repose sur une uchronie puisque Le Secret de l’Espadon relate la Troisième Guerre mondiale, menée en 1946 contre l’empereur tibétain Basam-Damdu. Par la suite, les personnages ont réintégré notre plan de réalité. Schuiten et ses complices assument une nouvelle et magistrale uchronie, puisque l’énergie cosmo-tellurique issue de l’Egypte ancienne a remodelé la civilisation contemporaine et précipité l’avènement d’un monde nouveau, d’une parfaite utopie.


Genre: bande dessinée

Titre: Le Dernier Pharaon – Une aventure de Blake et Mortimer, d’après les personnages d’Edgar P. Jacobs

Auteurs: François Schuiten (dessin), Jaco Van Dormael, Thomas Gunzig et François Schuiten (scénario), Laurent Durieux (couleur)

Editeur: Editions Blake & Mortimer/Studio Jacobs (Dargaud-Lombard S.A.)

Pages: 92

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