Blanc sur Blanc, le désarroi selon Finzi Pasca

Scène En 2019, il signera la prochaine Fête des vignerons

En attendant, le Tessinois des grands mouvements a créé un spectacle qui dit le petit vacillement

Une ode aux maladroits. Aux rêveurs, aux distraits, aux imparfaits. Dans Bianco su Bianco, sa dernière création, Daniele Finzi Pasca cultive ce paradoxe: demander à ses interprètes, des champions d’habileté à la fois comédiens, musiciens, chanteurs et acrobates, de jouer des personnages empêtrés. Des figures drôles et attachantes qui s’emmêlent les pinceaux et perdent pied. Dimanche, le public de Beausobre a apprécié. De nombreux spectateurs, émus, ont ovationné.

Des athlètes de la précision qui, dans une forêt d’ampoules, jouent des poètes égarés, n’est-ce pas un classique du monde du cirque? Oui et non. Si le Tessinois Daniele Finzi Pasca a atteint une renommée internationale – il signe la prochaine Fête des vignerons dans cinq ans –, c’est parce qu’il a produit une série de grands spectacles où la liturgie théâtrale est réglée à la génuflexion près. Mouvements, matières, couleurs, son et narration: dans ces superproductions, l’effet d’ensemble, fascinant de cohésion, prime sur l’individu. On pense aux cérémonies de clôture des Jeux olympiques de Turin en 2006 ou de Sotchi en 2014. Un côté grand-messe où chaque interprète sert un méga-projet le corps aligné.

Ici, dans Bianco su Bianco, Daniele Finzi Pasca revient à l’humain. Un humain cabossé, blessé, qui trouve le répit dans l’amour après un départ heurté. Ruggiero est d’abord cet enfant, interdit de sourire par un père alcoolique et ravagé de chagrin. Il est ensuite cet élève qui dissimule ses coups et brûlures de cigarette derrière des vêtements trop grands. Plus tard, raconte Daniele Finzi Pasca, qui signe le texte et la mise en scène de ce récit sur la résilience, Ruggiero découvre des parades et des alliés contre l’adversité. D’abord, son beau-père, entraîneur de foot, lui apprend que l’orage, pluie battante, vent furieux, soigne toutes les plaies. Celles du corps et celles de l’âme. Puis Elena, jeune fille futée, comprend que derrière le silence plombé de Ruggiero se cache une éloquence du cœur. Elle lui enseigne la confiance, la fantaisie, la bienveillance, le désir.

Les habitués du metteur en scène tessinois l’ont deviné: sur le plateau, la Brésilienne Helena Bittencourt et le Hollandais Goos Meeuwsen ne relatent pas la fable de manière linéaire. Déjà, leurs accents respectifs prêtent au français des horizons élargis. Surtout, dans une forêt d’ampoules qui jouent le rôle d’éclaireuses, les protagonistes ajoutent l’action à la parole.

Ce moment, par exemple, où Elena évoque l’épisode du sourire volé. Le récit, tragique, est allégé par un chapeau voltigeur qui va de la tête de l’un au pied de l’autre, roule sur un dos, fanfaronne sur une main dressée. Idem quand la jeune comédienne restitue la séquence où les enseignants demandent à l’enfant battu d’expliquer l’origine de ses bleus. Au moyen d’une soufflerie, l’acolyte de plateau projette de grands papiers blancs qui viennent se coller sur le visage de la jeune femme. Un muselage qui dit le silence dans lequel se mure Ruggiero. Le jeune garçon est tout de même traversé par des élans de curiosité? L’assistant facétieux jette ses bras en direction des ampoules qui, à distance, s’allument à tour de rôle et font des vagues.

Dans l’univers magique de Finzi Pasca, les objets semblent avoir une âme. Une robe blanche perd ses fleurs quand quelqu’un éternue, un masque d’hippopotame surgit derrière un lit d’hôpital…

Et puis, dans Bianco su Bianco, figurent aussi de purs numéros de clowns. Cette séquence où, pour attraper une ampoule haut perchée, le duo imagine les combinaisons physiques les plus renversantes. Le plaisir est double. D’un côté, on savoure l’habileté des acrobates. De l’autre, on est touché par l’évocation de l’éternelle maladresse. Cette malédiction qui fait que, pour certains, le monde matériel se dérobe, résiste… Au-delà des grands mouvements, Daniele Finzi Pasca sait encore livrer de petits vacillements. Rassurant.

Bianco su Bianco part au Canada. De nouveau à Lugano, du 12 au 14 déc. www.finzipasca.com

Dans cet univers, les objets semblent avoir une âme. Une ampoule s’allume toute seule, une robe perd ses fleurs