Bande dessinée. François Schuiten et Benoît Peeters. La Théorie du grain de sable. Tome II. Casterman, 120 p, noir et blanc.

Ces diables d'hommes s'arrangent toujours pour tisser des liens inextricables entre la réalité et les mondes parallèles de leurs Cités obscures. La crise financière qui nous a éclaté à la figure vient en tout cas à point nommé pour confirmer La Théorie du grain de sable amorcée l'an dernier par le dessinateur François Schuiten et le scénariste Benoît Peeters, et qui se conclut aujourd'hui dans un deuxième volume, aussi brillant que le précédent.

Souvenez-vous: en juillet 784 de l'ère des Cités obscures, la ville de Brüsel voit se multiplier des phénomènes inexplicables, anodins au départ, qui vont prendre des proportions inquiétantes aux conséquences imprévisibles. Du sable envahit un appartement; des pierres apparaissent dans un autre, de plus en plus nombreuses, toutes rigoureusement du même poids; un chef cuisinier, lui, perd du poids sans maigrir, et se retrouve bientôt en lévitation...

La métaphore est simple, mais magistralement mise en scène: d'abord imperceptible, le grain de sable grippe la machine, et les dérèglements s'amplifient jusqu'à devenir incontrôlables. En septembre 2007, dans Le Temps, Benoît Peeters en donnait déjà une interprétation possible, parmi d'autres: «Il y a à un moment donné une rupture d'échelle, un point de basculement. Ainsi les marchés financiers, qui dérapent à partir de toutes petites causes et qui, tout d'un coup, changent de nature.» Un parallèle on ne peut plus pertinent un an après. Et qui peut se prolonger dans ce nouvel opus.

Désemparés, les édiles de Brüsel font appel à Mary von Rathen (l'enfant penchée dans un livre précédent), devenue «collecteuse de phénomènes inexpliqués». Seule consciente de l'énormité du désastre à venir, elle préconise, avant que les métastases se répandent, d'évacuer et d'enfermer le quartier où les phénomènes sont pour le moment circonscrits, en érigeant un mur, un sarcophage (terme qui évoque aussi irrésistiblement Tchernobyl).

Par peur de créer la panique et ruiner l'image de la ville, les autorités tergiversent. Quand elles s'y résignent, c'est trop tard, tout s'est emballé, Brüsel est plongée dans le chaos, le sable et les pierres submergent le mur en construction, digue dérisoire contre l'inéluctable. Tout comme les mesures de soutien au système financier devenu fou dans notre monde réel de 2008?

On peut aussi tirer des parallèles avec l'Afghanistan et les prémices du 11 septembre quand Mary découvre, on s'en doutait car on en savait plus qu'elle, que le bijou rituel porté par l'imposant chef bugti venu du Boulachistan pour acheter des armes joue un rôle déterminant dans tous ces dérèglements. Les tribus des Bugtis et des Moktars se livrent une guerre «artisanale» depuis la nuit des temps dans cette région lointaine et perdue, mais tout a dérapé quand ils ont pu disposer d'armes à feu «made in Brüsel», et le pays est tombé en ruine. Il faudra faire le périlleux voyage du Boulachistan pour que le bijou soit remis en place et que le monde retrouve son équilibre.

«C'est la confrontation d'un monde très occidental, très urbain, avec des éléments très enfouis, très lointains, avec un sable du désert qui va peut-être entrer dans la construction d'une ville», commente Benoît Peeters dans un petit film sur le travail autour de La Théorie du grain de sable. Image de l'interpénétration profonde et croissante de civilisations qui n'ont en apparence rien de commun et s'ignorent.

Ce film est projeté dans le cadre d'une exposition Lumières sur Brüsel au Centre Wallonie-Bruxelles de Paris. On peut faire confiance aux scénographes Schuiten et Peeters pour éviter un accrochage banal des planches, dessins et études qui y sont montrés. Avant même d'entrer, on découvre que les pierres et le sable mystérieux ont envahi les vitrines et même débordé sur le trottoir de la place Beaubourg. Le sable s'est aussi répandu à l'intérieur, où l'on déambule comme sur une plage, parmi une forêt de colonnes noires, dans une semi-obscurité percée par les pièces exposées. Avec en exergue une citation de Stéphane Mallarmé: «Dans la poésie, peut-être, seul le blanc compte.»

Car dans le livre, le blanc est moteur dramatique, et couleur à part entière, la seule couleur même. Et ce blanc éclatant explose sur les planches originales exposées, grâce à un invisible effet de lumière noire ou de rétro-éclairage.

Dans le récit, seule Mary, et les lecteurs, peut percevoir que les phénomènes s'infiltrant à Brüsel sont d'un blanc surnaturel et inquiétant. L'effet est obtenu en imprimant le fond de la page en un léger gris métallisé, sauf les objets désignés à notre attention, qui restent «en réserve» et sortent de l'image avec d'autant plus de luminosité.

«J'avais comme une soif de noir et blanc, commente François Schuiten, c'est un plaisir physique de retrouver ces contrastes, cette dynamique, cette exigence, cette rigueur que demande le noir et blanc, on est au cœur même de la bande dessinée, texte et image à égalité. C'est en cela qu'on sent que la bande dessinée est vraiment une écriture.»

«Lumières sur Brüsel», exposition au Centre Wallonie-Bruxelles, Paris, jusqu'au 2 novembre (détails et horaires sur http://www.cwb.fr).