Cinéma

Bleus du corps, bleus de l’âme

Abdellatif Kechiche repousse les limites de l’intimité avec son bouleversant «La Vie d’Adèle». Un film bien placé pour un prix majeur

Enfin un film qui secoue la Compétition! Après une semaine, lorsque même l’ultra-violence graphique et stylisée ne fait plus son effet (désolé, Nicolas Winding Refn), que reste-t-il pour saisir le spectateur? Gagné: le sexe. Comme L’Inconnu du lac d’Alain Guiraudie, présenté dans la section Un Certain Regard, La Vie d’Adèle – chapitres 1 et 2 (car il pourrait y en avoir d’autres) d’Abdellatif Kechiche repousse les limites de ce qu’on ose montrer dans un film «sérieux» et fera jaser pour ses scènes d’amour homosexuelles. Mais ce serait une terrible injustice que de le réduire à cela.

Ici, même ses détracteurs s’en rendent compte: avec son portrait d’une jeune fille d’aujourd’hui qui découvre qu’elle préfère les femmes et connaît un premier amour dévastateur, Kechiche s’est bien placé pour un prix majeur, même si son film de 3 heures sort tout juste du montage. A présent, il faudra qu’il tienne bon, contre tous ceux qui, côté commercial, lui demanderont de couper l’essentiel: la sensation d’une fusion et d’un manque proprement physique, qu’il a su évoquer à l’écran mieux que quiconque avant lui. Heureusement, on connaît l’intransigeance du cinéaste de L’Esquive, La Graine et le Mulet et Vénus noire

C’est une bande dessinée, Le bleu est une couleur chaude de Julie Maroh (Glénat), qui a fourni à Kechiche la trame de son film. Du coup, on commence par se demander ce qu’il est venu chercher dans cette histoire de lycéens surtout préoccupés par qui sort avec qui, couche ou pas, du côté de Lille. Mais Adèle (la révélation Adèle Exarchopoulos, déjà aperçue dans quelques films dont La Rafle) est déjà un peu différente dans la mesure où elle se passionne pour La Vie de Marianne de Marivaux, entre autres lectures. Et lorsqu’elle se laisse convaincre de sortir avec un garçon de terminale, même beau, attentionné et plus expérimenté, quelque chose la laisse confusément insatisfaite.

Après un baiser échangé avec une autre fille, c’est la rencontre dans un bar lesbien avec l’étudiante en beaux-arts Emma (Léa Seydoux, décidément étonnante) qui la révèle à elle-même. Une passion totale, libératrice. Puis la deuxième partie les retrouve installées en couple quelques années plus tard. Adèle assignée au rôle plus domestique, prise par son apprentissage d’institutrice tandis qu’Emma tente de se faire une place dans le monde de l’art, leur bel amour se grippe. S’ensuit une rupture douloureuse, la solitude et des retrouvailles… d’un suspense presque insoutenable.

Mais comment Kechiche arrive-t-il à nous embarquer à ce point dans son film? A nous passionner pour cette gamine entre 15 et 20 ans, nous faire partager ses espoirs, sa jouissance, sa douleur et sa vocation naissante, accepter cet amour-là comme le seul qui compte? Cela s’appelle de l’exigence. Exigence d’abandon total de la part de ses comédiennes, filmées au plus près dans un cadre large; exigence de montrer ce qui d’habitude reste le plus privé; exigence du temps qu’il faut aux scènes pour exister et au récit pour se déployer. Bref, toute une quête de vérité intime qui pointait déjà dans ses films précédents mais qui atteint ici un accomplissement exceptionnel.

Du roman graphique, Kechiche aura surtout retenu une couleur bleue discrètement omniprésente, depuis les cheveux teints de Léa Seydoux jusqu’aux costumes et décors. Dans un film où l’on parle de peinture, cela n’est pas innocent. D’autant moins que le cinéaste de référence ici est clairement Maurice Pialat (A nos amours) – dont Kechiche ne partage heureusement pas le pessimisme radical. Tour à tour d’une indétermination prometteuse et d’une sensualité explosive, d’une douleur poignante et d’une tendresse non apaisée, La Vie d’Adèle éblouit par sa générosité. Au jury de se montrer à présent à la hauteur de ce cadeau.

Comment Kechiche arrive-t-il à nous embarquer à ce point dans son film? Cela s’appelle de l’exigence

Publicité