Musique

Blick Bassy, le chant du maquisard

Le 37e Cully Jazz Festival s’ouvre le 5 avril. Le chansonnier camerounais y présentera ce jour-là un nouvel album qui ressuscite un héros des indépendances africaines assassiné

«Si j’avais un peu de temps, j’irais bien faire un tour dans la capitale camerounaise: l’hôtel InterContinental à Genève.» Blick Bassy a forcément lu l’enquête de l’OCCRP (Organized Crime and Corruption Reporting Project) qui analysait les coûts exorbitants des voyages privés du président Paul Biya, les 65 millions dépensés sur les deniers de l’Etat et l’annexion régulière de plusieurs suites au dernier étage de l’établissement genevois, pour 40 000 francs par jour – vue sur le Mont-Blanc, le lac et bouteilles d’eau incluses. Blick Bassy, qui joue ce soir-là au club Moods de Zurich, feint de s’en amuser. En réalité, derrière ses lunettes de mouche du coche, il fulmine.

On avait déjà rencontré Blick au moment de la sortie presque conjointe de son album Akö, sur le label français Nø Førmat!, et de son premier roman chez Gallimard: Le Moabi Cinéma. D’un côté, une voix d’ange blessé, un blues des brousses, avec violoncelle, banjo, trombone, un choc musical comme on en rencontre un ou deux par année. De l’autre, une écriture picaresque, le récit d’une jeunesse d’urbain contrarié, les mobylettes et les sorciers, la vie d’un Camerounais qui veut manger du monde sa chair et son noyau.

Recoller les morceaux

Aujourd’hui, Bassy revient avec un disque plus séditieux encore. Il y chante un homme, Ruben Um Nyobè, indépendantiste camerounais, assassiné par les troupes françaises le 13 septembre 1958. «Mon album s’intitule 1958 parce que nous sommes obsédés par les crises contemporaines mais ce qui moi m’intéresse, c’est la source. Ceux qui ont colonisé ont présidé à la décolonisation. Ils ont perpétué le système avec des alliés africains. Paul Biya était déjà là, il y a plus de cinquante ans, dans le premier gouvernement camerounais.»

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Quand il est enfant, Blick Bassy étudie dans les écoles de Yaoundé une histoire relue à l’aune des intérêts préservés. Sur les manuels imprimés en France, Ruben Um Nyobè est plutôt décrit comme un terroriste que comme un combattant de la liberté. Même la minorité à laquelle il appartient, le peuple bassa, est décrite comme une engeance violente qu’il faut mater. Blick Bassy est Bassa. Depuis ses débuts en musique, il chante en langue bassa.

«Ma mère me racontait comment elle avait dû fuir les massacres pendant une année et demie, avec mon grand-père. Ils devaient chaque nuit se cacher dans un autre recoin de la forêt. J’ai entendu ces anecdotes. Mais il m’a fallu du temps pour recoller les morceaux.» Blick est en train d’écrire un nouveau roman sur la migration; son livre précédent mettait déjà en scène les «mbenguistes», ces exilés vers l’Europe qui font rêver ceux qui sont restés et perpétuent à coups de mensonges le mythe d’un eldorado septentrional.

L’école du métro

En revenant sur la naissance de la nation qui l’a vu naître, Blick Bassy tente dans le même geste radical de comprendre l’exode de sa jeunesse, la corruption généralisée, la construction rationnelle d’un déséquilibre entre Nord et Sud. A la fin de l’année dernière, au moment de la énième réélection de Paul Biya, président depuis 1982, le chef de l’Etat français a adressé un long message de félicitations à son homologue. «Certains se sont demandé si c’était une blague, un faux. Mais non. Si la France ne voulait plus de Biya, Biya partirait. On les appelle des dictateurs. Ce sont des marionnettes qui abusent de leur petit pouvoir.»

Sur le Cully Jazz 2019Une injonction au voyage

Blick Bassy a quitté son pays pour Paris, il y a presque quinze ans. Il avait à l’époque tout juste 30 ans et sentait que sa carrière musicale piétinait: «Chez moi, le business de la musique était embryonnaire. Le métro parisien a été mon école de marketing. J’étudiais les affiches de spectacles, j’essayais de saisir les programmations, les labels, les agences. Il me fallait trouver les arguments pour donner envie d’écouter un Camerounais qui chante des bizarreries en langue bassa.»

Il a trouvé sa place, indubitablement. Son discours est puissant. Sa musique l’est davantage encore. Elle coupe avec l’économie brinquebalante de troubadour des bayous, qui présidait au disque précédent. Blick Bassy assume son lyrisme pop. Dans le clip de fuite martiale, tourné au Lesotho, qui accompagne le morceau Ngwa, les cuivres superposés ouvrent de vastes territoires qu’on ne connaissait pas chez lui. Les effets de dub austral, les pédaliers, les voix d’enfant rusé, tout cela tisse une sorte d’opéra bantou dont le livret est une tragédie sans nom. Dans ce morceau en particulier, il s’interroge sur les soixante ans qui ont passé depuis la mort d’Um Nyobè et les fausses routes empruntées.

Prison à ciel ouvert

Il faut avoir vu Blick sur scène. Ce soir-là, il est au Moods face à un public qui ne se pose pas la question de ce qu’il dit parce que tout infuse de son être, ses colifichets, ses salopettes d’ouvrier de précision, les microphones disposés un peu partout qu’il utilise comme des chambres d’écho. Ses deux compères, le violoncelliste Clément Petit et le tromboniste Johan Blanc, fabriquent des contrepoints à la fausse légèreté dansée de ce chansonnier qui chante le pire avec la catastrophe de la joie.

«Lorsque nous traversons les frontières, les musiciens qui sont mes employés ne sont jamais arrêtés. Mon passeport camerounais, truffé de visas, est un encouragement au contrôle systématique. C’est un drôle de monde que nous avons construit. Mon président qui passe sa vie à l’étranger et son peuple qui vit dans une prison à ciel ouvert.» La beauté rugueuse de ces chants, ces chœurs répétitifs qui entérinent d’éternels retours sont des fenêtres ouvertes sur un vent vif. Blick Bassy fait de l’air.

Blick Bassy, «1958» (Nø Førmat!). En concert le 5 avril, avec Oumou Sangaré, dans le cadre du Cully Jazz Festival, dont la 37e édition se déroule jusqu’au 13 avril.


Nø Førmat!, l’artisanat de la beauté

A Cully, le label français célèbre quinze ans de trajectoire insolite et de démarche hors cadre.

En 2019 apr. J.-C., à la suite de l’effondrement de l’industrie du disque, tous les labels sont sinistrés. Tous? Non, car une petite maison d’irréductibles Parisiens résiste encore aux assauts des puissances du streaming et de l’écoute illégale. Elle s’appelle Nø Førmat! Elle célèbre ses quinze ans d’existence à Cully, avec une affiche impériale: Blick Bassy en ouverture et la Malienne Oumou Sangaré en reine de la nuit.

Son patron, Laurent Bizot, vit désormais à Johannesburg: «Je voulais vivre quelque temps dans un pays anglophone où ma fille puisse apprendre la langue. Il n’y a pas de décalage horaire avec la France, c’est parfait.» Pour l’heure, pas de musiciens sud-africains sur le label Nø Førmat! mais déjà plusieurs collaborations avec des réalisateurs locaux qui ont tourné les derniers clips d’Oumou Sangaré et de Blick Bassy.

Mélomane fou

Il y a quinze ans, Bizot est juriste pour Universal France, il collabore notamment avec la division jazz menée par Daniel Richard. A un moment, il devine qu’il lui faudra lancer sa petite écurie s’il ne veut pas se contenter toute sa vie d’élaborer des contrats. Il est un mélomane fou et sent déjà que la crise qui s’annonce favorise le marketing outrancier plutôt que les risques et l’artisanat.

Il se lance alors avec trois disques lovés aux antipodes du son, ceux de Nicolas Repac, du trio Toto-Bona-Lokua et une étrangeté expérimentale: Le dogme des VI Jours. «Je voulais surtout montrer que nous n’étions pas définis par une esthétique particulière, qu’il était impossible de nous cataloguer.» Quelque temps plus tard, Nø Førmat! publie un solo de Chilly Gonzales qui s’écoule à près de 100 000 exemplaires.

Des pochettes peintes, en général sur fond blanc, un sens du défrichage et de l’universel qui n’est pas un mondialisme, des risques pris et un amour de la mélodie: Nø Førmat! s’impose rapidement, dans sa fragilité féconde et ses succès inattendus. Le duo Ballaké Sissoko et Vincent Ségal, la rencontre de deux élégances qui se frottent. Les timbres d’Ala.ni, Lucas Santtana, Mamani Keïta ou même Rocé, le tout enregistré avec soin, cousu main, dans l’appétit d’ailleurs.

Rock créole

Pour le deuxième album de la Québécoise d’origine haïtienne Mélissa Laveaux, Laurent Bizot passe des mois à décliner des choix de chansons. Il sait qu’il y a en elle un chef-d’œuvre qui dort: «Cela nous a pris deux ans. Mélissa a compris que l’on cherchait à sortir d’elle le meilleur. Un disque qui dure.» Radyo Siwèl est une prodigieuse leçon de rock créole.

Dans l’économie minute d’une industrie hystérique, Nø Førmat! tranche. Il a convaincu près de 900 abonnés qui, comme les souscripteurs des paniers fermiers, choisissent de payer pour recevoir à la maison toute la production annuelle du label: trois ou quatre disques. En 2019, un label sert sans doute à cela. Fidéliser. Mais aussi extraire de nouvelles voix du lot. «Aujourd’hui, sur internet, les musiciens sont en compétition avec la production du monde entier. On fait tout pour que ceux que l’on produit ne passent pas inaperçus.» Pari gagné, depuis quinze ans.

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