Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire

Festival de locarno

Blocher, quand le soir descend

Dans «L’Expérience Blocher», Jean-Stéphane Bron esquisse le portrait du politicien le plus haï et le plus admiré de Suisse. Un road-movie, une psychanalyse de l’homme et du pays

Certains sont sortis déçus. Ils attendaient que le film démonte le système Blocher, ils ont vu de L’Expérience Blocher. Ils fantasmaient des scoops, des révélations. Il n’y en a pas. Jean-Stéphane Bron n’est pas un enquêteur. Le portrait à charge, façon Michael Moore, n’est pas son truc. A ceux qui s’étonnent d’une absence d’affrontement, il rappelle qu’un documentaire ne pose pas nécessairement des questions directes. Christoph Blocher ayant été interviewé mille fois, il propose une autre approche.

Le réalisateur lausannois a voulu casser «le rapport passionnel, fasciné» que la Suisse entretient avec son homme politique le plus haï et le plus admiré. Il a parié sur l’intelligence du spectateur, défi toujours risqué, et inscrit son documentaire dans une optique psychanalytique autrement complexe qu’une couverture médiatique s’indignant des indélicatesses civiques du tribun UDC.

Lors des premiers contacts, Christoph Blocher a demandé si le cinéaste allait le représenter comme un diable. Ni ange, ni diable, «juste comme un homme», a répondu Bron. La réplique a séduit l’homme politique, qui a donné son accord. Le tournage s’est étendu sur dix-huit mois, du 1er août 2011 à janvier 2013. Jean-Stéphane Bron n’a subi aucune censure, ni pratiqué aucune autocensure. Tout ce que j’ai demandé à Blocher de faire, il l’a fait. C’était jouissif, rigole-t-il. Il est sorti intact de l’expérience, ses convictions inchangées.

Le film s’ouvre avec une pensée de Gottfried Keller. «Cela s’est-il vraiment passé? Là n’est pas la question. La perle du conte, c’est le sens.» Les mutations du capitalisme et de la démocratie suisses dont Blocher est l’artisan ont-elles eu lieu? Oui. Mais pourquoi?

Il y a le tumulte des chutes du Rhin. Une serrure et une grille rouillées, un parc enfoui sous les plantes. Nous entrons dans l’espace du conte, dans le royaume de l’enfance, dans le jardin de la maison où Blocher a vécu ses premières années et, avant lui, C.G. Jung. Le psychanalyste a théorisé le concept d’Ombre. Bron a investigué cette part sombre, celle de l’ancien conseiller fédéral, mais aussi «celle qui sommeille dans le pays et parfois en nous».

Nombre de scènes se déroulent dans la voiture de Blocher, sillonnant la Suisse. L’habitacle du véhicule abrite des scènes cocasses – le tribun répétant les expressions françaises de son discours sous la direction de sa femme, Silvia. Il sert parfois de confessionnal. Mais souvent le silence y règne. Pâle, vieilli, Blocher évoque un fantôme, un vieux sphinx érodé.

Pour compenser la rareté des dialogues directs, Bron crée un hors-champ. En voix off, il s’adresse à Blocher et s’interroge. Est-il «embedded»? Comment garder la juste distance? Le cinéaste recourt à l’ellipse pour solliciter l’imagination du spectateur. Blocher prépare une promenade dans le jardin de son enfance, une intervention à l’Albisgüetli, mais la caméra ne l’accompagne pas. «C’est une façon de rappeler que le film ne dit pas tout. Homme de secrets, Blocher sort complexifié de L’Expérience, ce qui lui ôte son statut de héros pour qui tout est simple.» Parfois, le cinéaste le montre dans des activités récréatives, chanteur comique, châtelain recevant en son fief de Rhäzüns ou homme public affrontant les «questions sentimentales» des journalistes.

Bron ne porte pas de jugement. Un matin, le héros de son film est hilare. Il promet du raffut pour bientôt: ça sera l’affaire Hil­debrand. Ces esclaffements de Spitzbube réjouiront ceux qui pren­nent la démocratie pour un paillasson; les autres seront effrayés par la violence carnassière de ce rire voyou.

Le film ménage des parties plus didactiques. Images d’archives à l’appui, il retrace l’incroyable trajectoire économique et politique de Blocher. Comment un fils de pasteur pauvre, rêvant de devenir paysan, se mue en industriel milliardaire. Comment il milite contre l’adhésion de la Suisse à l’Europe et, le 6 décembre 1992, le fameux «dimanche noir» de Delamuraz, entame une irrésistible ascension politique qui le mène au Conseil fédéral en 2003.

L’Expérience Blocher est un grand film de cinéma par des plans formidables. Comme celui du discours du 1er Août. Le public est hors champ, on a l’impression que l’orateur parle seul face aux montagnes. Au second plan, un panneau «Danger chute de pierres» prend une dimension symbolique extraordinaire: la forteresse suisse s’effondre, comme dans un des cauchemars récurrents de Blocher. Un autre plan montre Silvia Blocher, assise pétrifiée dans son salon. Une larme dans ses yeux résume l’humiliation des perquisitions liées à l’affaire Hildebrand et le pressentiment de la nuit qui vient.

Le film fait écho à d’autres grandes œuvres du 7e art. Le plan aérien de la Blochermobile gravissant une route en lacets renvoie à la séquence d’ouverture de Shining. Plus troublant, Christoph et Silvia, hilares sur la banquette arrière, font penser aux vieillards maléfiques de Mulholland Drive.

«Le cinéma filme la mort au travail», disait Jean Cocteau. Cette sentence s’applique à L’Expérience Blocher, qui se termine comme Citizen Kane: le milliardaire est seul dans le soir, ces heures bleues qui l’angoissent. Planté devant une toile d’Anker, il contemple une petite paysanne aux joues roses, perdu dans la nostalgie d’un paradis perdu, une Suisse bucolique et préservée qui n’a peut-être jamais existé.

Selon Jean-Stéphane Bron, L’Expérience Blocher parle moins d’un homme que du pays dont cet homme est symptomatique. Or, «il finit seul dans ce qui ressemble à un bunker, un mausolée. Si Blocher est la Suisse, alors il y a quelque chose à réinventer.» Le message est limpide.

Le réalisateur a voulu casser «le rapport passionnel, fasciné» que la Suisse entretient avec l’homme politique

Publicité
Publicité

La dernière vidéo culture

Comment faire peur au cinéma?

Du «Voyage sur la Lune» à «La nonne» en passant par le «Projet blair witch»: comment le film d'épouvante est-il né et comment ses codes ont-ils évolué au fil du temps? Décryptage en images

Comment faire peur au cinéma?

n/a