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Andy Warhol, «Self-Portrait» (détail), 1966. Le comité qui faisait autorité pour l’authentification des œuvres de l’Américain a été dissous en 2012. D’innombrables sérigraphies circulent aujourd’hui avec des certificats douteux: ces documents…
© MoMa, New York/www.salarchives.com ©

La Chronique de l’art

Blockchain et art, couple infernal ou union heureuse?

La blockchain est destinée à rendre plus transparentes les transactions du marché de l’art, entend-on souvent. Or la réalité est bien plus complexe

Il y a plus de deux ans, un nouvel anglicisme s’est propagé dans le lexique restreint du marché de l’art: blockchain. Entendant pour la première fois ce terme, nombreux furent les néophytes à se ruer sur l’omnipotente Wikipédia afin d’en savoir plus. Nous découvrions ainsi que la blockchain est une «technologie de stockage et de transmission d’informations sans organe de contrôle» et que sa conception est intimement liée à l’aïeul des cryptomonnaies, le fameux bitcoin.

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Stockage de données, transmission d’informations sans contrôle et devises cryptiques, en quoi tout cela concernait les transactions d’œuvres d’art? Il ne fallut pas attendre longtemps avant que quelques geeks et autres aventuriers du digital viennent expliquer ce que la blockchain pouvait apporter à la vente et à l’achat d’artefacts.

Le rapprochement entre un marché peu transparent et des technologies faisant le bonheur du darknet, paraissait nauséabond. Cependant, cette conjonction fut présentée par les chevaliers des new techs comme salvatrice. La blockchain allait rendre les transactions plus transparentes et un stockage de données non centralisé allait empêcher toute forme de manipulation de l’information. Les délits d’initiés et les asymétries d’information ne seraient ainsi plus que de vieux souvenirs animant la cupidité de marchands grabataires.

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La bonne nouvelle s’est rapidement répandue aux quatre coins de la planète et, depuis lors, la blockchain est sur toutes les lèvres. Les articles pleuvent et les conférences s’enchaînent. Néanmoins, cette frénésie rappelle furieusement d’autres pandémies. La prolifération dans les années 2000 de camelots «spécialisés» dans les fonds d’investissement en œuvres d’art présente de troublantes similarités avec ce phénomène.

La plus frappante est sans doute le manque de connaissance pratique de ces techniciens. Le monde de l’art peut très rapidement devenir un nouveau Vietnam pour les plus grands économistes, juristes ou geeks. Son conservatisme est parfois déroutant et beaucoup de candides se sont cassé les reins en essayant de le «démocratiser» au forceps. Une nouvelle technologie peut effectivement bouleverser un domaine, cependant il ne suffit pas de la répliquer, mais de l’adapter.

Certification problématique

L’une des applications souvent évoquées de la blockchain est la préservation de renseignements concernant un objet en évitant toute manipulation. Ainsi, il serait possible de suivre toutes les transactions et d’obtenir de nombreux renseignements stockés de façon décentralisée. Il ne faut néanmoins pas oublier que ce n’est pas le moyen de préservation d’une information qui en fait la valeur, mais ses sources et ses validateurs. Des données erronées, préservées dans la plus inviolable des chambres fortes, représentent un risque majeur. La complexité et la qualité du cadenas masqueront la perfidie des paramètres enregistrés. L’expertise et la certification d’œuvres d’art sont à ce titre très problématiques. Prenons le cas de la vente d’Andy Warhol. La production prolifique de cet artiste est vendue par tous les canaux possibles, du marchand traditionnel aux ventes aux enchères en ligne.

La qualité parfois médiocre d’œuvres produites par son atelier rend son marché d’autant plus complexe. Une certaine transparence serait ainsi la bienvenue. Mais comment procéder? Le comité qui faisait autorité pour l’authentification de Warhol a été dissous en 2012. Ainsi, il est devenu impossible aujourd’hui de faire certifier l’une de ses créations qui n’aurait été approuvée avant cette date. D’innombrables sérigraphies warholiennes circulent avec des certificats douteux et des provenances incomplètes. Ces documents pourront être conservés par la blockchain et donneront la fausse impression à un acheteur inexpérimenté d’acquérir une œuvre en toute transparence et sans risque.

A lire: Andy Warhol, le roi de l’esquive

La révolution des new techs affectera évidemment le marché de l’art, mais il faut se méfier des preuves trop évidentes. Si la blockchain sera vraisemblablement utile, il faut tout d’abord que le monde de l’art fasse son travail. Les professionnels des schémas de Ponzi, dont ceux impliqués dans le scandale de la cryptomonnaie OneCoin, sont plus fréquents que les «génies» qui révolutionneront le marché de l’art. Les bouleversements sont en cours, mais il est parfois préférable de rater le Titanic au risque de devoir prendre le coche suivant.


* Nicolas Galley, directeur des études, Executive Master in Art Market Studies (EMAMS), Université de Zurich

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