David Lynch ne chante pas. Pas encore. Dompter à sa manière la guitare, à plat sur ses genoux, suffit pour l'heure à son bonheur musical. En cure de saturations, travaillé par les spectres d'une adolescence rock'n'roll, l'Américain laisse à John Neff, squale des studios à la gorge carnassière, le soin d'articuler ses refrains délétères.

Amours braques, blondeurs fatales, limbes carcéraux, cette Californie malade, décor halluciné de Mulholland Drive ou de Lost Highway irrigue désormais le blues sidérurgique de Blue Bob. Excroissance musicale d'une création tenaillée par le son, vieux complice expressionniste des scripts arachnéens du cinéaste. A l'inverse d'un Vincent Gallo, d'un Emir Kusturica, David Lynch ne s'est jamais rêvé musicien. La scène, dit-on, le terrorise, et l'homme sait bien qu'à 56 ans, au sommet de son (septième) art, ses priorités sont ailleurs.

Alors Blue Bob, disque de rock industriel à la férocité pesante, n'est au fond qu'une ébauche. Un scénario lacunaire dans lequel un certain Billy Groper en masque de latex joue de la guitare assis, tandis qu'un moustachu sans nom, incarné par John Neff, plaide sa cause au procès qui l'oppose à son ex-femme, jouée par Naomi Watts (la blonde de Mulholland Drive). Adjointe à l'édition limitée du disque qui paraît aujourd'hui en version standard, la vidéo bricolée du titre «Thank You Judge» trahit, non sans humour, l'ambition modeste de ce disque-aparté. Faux-film sonore dans lequel se télescopent, comme en une improvisation croisée, bruitages, dialogues de films et climats angoissants.

En phase avec le rock sale et cinglant qui seconde depuis Sailor et Lula (1990) ses intrigues urbaines, David Lynch rejoint avec Blue Bob les perversions sonores de ses élus Marilyn Manson ou Trent Reznor (de Nine Inch Nails). Sur des programmations martiales à la Suicide, l'Américain compose en deux accords inlassablement répétés une ode à la saturation. Voué à la célébration des hauts-fourneaux d'antan dramatisés sur sa pochette sinistre, Blue Bob dévoile la fascination de ses auteurs pour la chaleur des amplificateurs à tubes poussés dans le rouge, pour le choc métallique du bottleneck sur les cordes électrifiées et le martèlement sévère de batteries mécaniques.

Nul besoin de mélodies dans cette aciérie sonore de nerfs à vif. Le rock selon David Lynch est avant tout affaire d'effets, et les sons qu'il emploie s'échappent d'une vaste banque de sons personnelle, élaborée depuis plus de vingt ans au gré de ses réalisations. Car si Lynch a pour habitude de passer des disques à ses acteurs pendant qu'ils répètent une scène, c'est que musique et effets sonores entrent pour une bonne part, et cela dès le début du tournage, dans l'élaboration de ses climats oniriques.

Un contrôle souverain de la bande-son qui le conduit à quêter son autonomie technique. A la tête d'un mini-empire cinématographique, David Lynch adjoint en 1996 à sa villa californienne le plus sophistiqué des studios d'enregistrement. Sous la conduite avisée du musicien et ingénieur du son John Neff, le cinéaste y agence désormais l'ensemble des bandes-son de ses longs métrages et de ses films publicitaires, tout en produisant à domicile les disques de ses protégés. Indépendance dont bénéficie, le premier, Mulholland Drive, conçu dans le même temps que le premier disque des deux reclus de Blue Bob.

D'où le sentiment diffus de replonger par l'oreille dans cette Cité des anges de celluloïd dans laquelle s'égarent ses héroïnes ambiguës. Univers traumatique dans lequel le rock'n'roll, à l'instar d'un vieux nécromancien tapi dans l'ombre, réveille en son irruption brusque les sueurs froides de nos plus mauvais rêves.

«Blue Bob», John Neff & David Lynch (Soulitude Records/Disques Office).