Quoi de nouveau à l'Est? Jeune cinéaste autrichienne, Andrea Maria Dusl est allée y voir de plus près et en a ramené un film, Blue Moon, qui constitue la première véritable surprise de la compétition, sorte de road-movie à travers la Slovaquie et l'Ukraine, jusqu'au port d'Odessa sur la mer Noire. Un film joliment ironique, qui navigue à son rythme alerte entre deux lointaines réminiscences, Le Cuirassé Potemkine (Eisenstein) et Vertigo (Hitchcock).

Dès la première scène, Johnny Pichler, un Autrichien de 40 ans, et une blonde fille de l'Est, call-girl selon toute vraisemblance, se trouvent embarqués dans une fuite commune après un accrochage avec une espèce de mafieux. Un peu plus tard, elle le plante dans un hôtel et il décide, sans savoir un traître mot des langues du coin, de suivre quelques maigres indices pour la retrouver. Il tombera sur sa sœur jumelle brune, chauffeur de taxi en Ukraine. Mais s'agit-il vraiment d'une autre femme? Entre-temps, un troisième personnage, Allemand de l'Est habitué à tous les trafics, s'est par hasard mêlé à leur histoire.

Outre un trio de formidables comédiens (Josef Hader, Deltev Buck et surtout la craquante Viktoria Malektorovych dans un double rôle), on admire ici une capacité à révéler la réalité profonde des pays traversés. Cette Jana/Dana, c'est bien sûr toute la schizophrénie des Européens de l'Est, tentés par l'exil vers d'hypothétiques eldorados et s'arrangeant au quotidien dans un environnement passablement dégradé. Mais le dilemme moral qui en découle est en fait partagé par le héros, qui ressasse de son côté (en voix off) les histoires de sa grand-mère, souvenirs d'un temps pas forcément meilleur. On s'en doute, ce sera la chanson du titre, célèbre standard de jazz finement amené dans la bande-son, qui leur suggérera le bon choix – et tant pis pour ceux qui trouveraient cela trop romantique. Là encore, l'ironie est de la partie, grâce à l'utilisation ingénieuse des fameux escaliers d'Odessa (sans landau toutefois).

Un film parfaitement équilibré entre tragique et comique, image documentaire et fiction, références et style personnel, n'est-il pas trop rare pour qu'on se braque pour si peu? D'ores et déjà, on le retrouverait volontiers au palmarès. Reste cette question: pourquoi un film anglais stupide et cynique (My Little Eye de Marc Evans, alias The Hole rencontre Blair Witch Project dans le Loft, montré hier soir sur la piazza) serait-il assuré de sortie sur nos écrans plutôt que cet étonnant film autrichien?

«Blue Moon», d'Andrea Maria Dusl (Autriche). Sa 14 h Fevi, Di 11 h Rex, Lu 18 h 30 Otello (Ascona).