Cinéma

«Blue Note Records: Beyond The Notes»: note bleue, âme noire

Le documentaire de Sophie Huber plonge dans l’histoire d’un label qui épouse celle du jazz et donne à voir l’âme de la grande musique noire

Alfred Lion (1909-1987) et Francis Wolff (1907-1971) ont découvert le jazz en 1926, à Berlin. Emigrés aux Etats-Unis quand Hitler accède au pouvoir, ils s’adonnent pleinement à leur passion en fondant en 1939 Blue Note Records, la référence en matière de jazz, du dixieland au be-bop, qui assied la réputation du label dans les années 1950, puis du hip-hop depuis les années 1980.

Paiements à retardement

Sidney Bechet, Ornette Coleman, Eric Dolphy, Miles Davis, Thelonious Monk, Art Blakey, John Coltrane, Bud Powell, Sonny Rollins, Clifford Brown, tous les géants du jazz ont enregistré pour Blue Note. Ils y ont trouvé un espace de liberté, une atmosphère passionnée détachée des contraintes commerciales. Qui plus est, les producteurs payaient les répétitions. Francis Wolff se mêlait aux musiciens pour tirer leur portrait. Ses magnifiques photos ornaient les pochettes reconnaissables entre toutes que concevait le graphiste Reid Miles.

La logique du fric finit par rattraper les mélomanes. En 1966, Blue Note enregistre deux grands succès, dont Song for My Father de Horace Silver. Les distributeurs en veulent d’autres et, pour inciter Lion et Wolff à pressurer leurs poulains, ils effectuent leurs paiements à retardement. Blue Note est finalement vendu à Liberty, qui mène une politique purement commerciale.

Le label renaît en 1984, élargit sa palette avec des chanteuses comme Norah Jones. Depuis 2012, c’est le producteur Don Was (Bob Dylan, Rolling Stones, B-52’s…) qui veille respectueusement aux destinées du studio.

Accord hérétique

Documentariste d’origine bernoise à qui l’on doit Harry Dean Stanton: Partly Fiction, Sophie Huber est entrée dans le temple de la Note bleue. A travers photographies, témoignages, archives sonores et filmiques exaltantes, elle fait revivre une prodigieuse histoire culturelle. Art Blakey se déchaîne derrière ses tambours. Lou Donaldson, hilare, raconte qu’il avait prétendu savoir jouer comme Charlie Parker pour être signé par Blue Note. Thelonious Monk répond «Quand la musique est bonne…» à son bassiste qui demande à quel moment il doit rentrer. Herbie Hancock se souvient d’un accord hérétique plaqué sur son clavier; confus, il a eu la surprise de voir Miles Davis trouver les notes justes qui intégraient cette dissonance à sa musique et entraînaient le jazz plus loin encore…

Dans les années 1980, le jazz a cessé de raconter la vie des villes et les jeunes de jouer d’un instrument de musique. De cette période de gangs, de crack, de haine de soi est né le hip-hop. Il n’y avait plus de trompettes dans les maisons, mais des tourne-disques et du vinyle à scratcher, à sampler. Blue Note a fourni énormément de boucles aux rappeurs.

Composition hantée

«Dans un groupe, tout le monde a une voix, et il faut du courage pour la trouver. Au-delà des notes, il faut dépasser l’ego», note le pianiste Robert Glasper, qui a travaillé avec Mos Def ou Kanye West. Deux légendes, Herbie Hancock et Wayne Shorter, sax, intègrent son orchestre pour jouer Masqualero, une composition hantée. Le film fait alors plus que plonger dans un trésor culturel: il donne à voir l’âme de la grande musique noire, issue des champs de coton, accompagnant la marche pour les droits civiques, et toujours éprise de liberté.


Blue Note Records: Beyond The Notes, de Sophie Huber (Suisse, Etats-Unis, Royaume-Uni, 2018), 1h25.

Projection spéciale dans le cadre du Montreux Jazz Festival, lundi 9 juillet à 17h, cinéma Hollywood. En présence de la réalisatrice Sophie Huber et des musiciens Robert Glasper, Terrace Martin et Derrick Hodge, du groupe R+R=NOW.

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