Eloge ému du jazz à l'ancienne ou narcissique variation sur le thème de Woody neurasthénique? Ni l'un ni l'autre. Ou les deux. Le film de Barbara Kopple ne tranche pas. Il appelle plusieurs lectures qui en font une très sérieuse œuvre légère. Mieux: un film de Woody Allen. Apocryphe dans la lettre, fidèle dans l'esprit.

Wild Man Blues a tous les signes extérieurs du documentaire. Scrupuleux, linéaire, hagiographique: le film-souvenir sur la tournée européenne, début 96, du petit binoclard à complexes. L'hagiographie, justement, bat très vite de l'aile: la caméra de Barbara Kopple admet les couacs comme la clarinette de son modèle les accumule. Improvisé, son film essaie de le rester par tous les moyens. La méthode est lumineuse puisqu'elle colle aussi bien à l'esprit de ce jazz des origines qu'au Woody Allen way of life.

Accessoirement (mais c'est peut-être le cœur du problème), ce Woody Allen Blues fournit quelques clés sur les raisons confuses d'une passion dévorante. Pourquoi le jazz, et pourquoi celui-là? «Il n'y a rien entre soi et le plaisir de jouer.» Elémentaire, mon cher Freud. On pouvait d'ailleurs s'en douter: on ne tourne pas La rose pourpre du Caire ou Tout le monde dit I love you sans avoir au cœur une sacrée fêlure jazzophilo-maniaque. Et comme toutes les fêlures, celle-là a des origines complexes qui finissent par s'organiser en philosophie de la vie. Celle de Woody? J'essaie donc je suis. Le jazz de la Nouvelle Orléans ne dit pas autre chose: qu'est-ce que l'improvisation collective sinon une image, primitive, pulsionnelle, de la vie? On s'explique mieux ces deux heures de pratique instrumentale quotidienne, qui ne font peut-être pas de Allen un nouveau Benny Goodman mais restituent au mot amateur son étymologique dignité.