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Huckleberry Finn dans son radeau.
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Livres

Le blues du Mississippi selon Huck Finn

Consubstantiel à l’œuvre de Mark Twain, le grand fleuve irrigue puissamment les «Aventures de Huckleberry Finn». Dérivant sur le Big Muddy, un sauvageon et un esclave fugitif révèlent les dysfonctionnements de la jeune Amérique

Une enquête du magazine Time a classé Les aventures de Huckleberry Finn (1884) parmi les «cinq plus grands romans de l’histoire». Le Mississippi baigne ce livre qui invente la littérature moderne comme il a baigné la vie de son auteur. Après avoir été journaliste et avant d’être chercheur d’or, Samuel Langhorn Clemens a piloté des bateaux à vapeur et emprunté son nom de plume au jargon des bateliers: «Mark twain fathoms» (marque deux brasses) est le cri que lançaient les pilotes de steamer aux sondeurs quand il leur fallait quatre mètres de fond.

En 1876, Mark Twain (1835-1910) publie Les aventures de Tom Sawyer, un livre pour la jeunesse qui s’inspire des frasques commises au cours de son enfance turbulente. L’action se situe dans la ville fictive de St. Petersburg (Missouri), sur la rive droite du Mississippi. S’il tient un rôle secondaire dans les polissonneries de la bande à Tom, le fleuve irrigue en revanche Les aventures de Huckleberry Finn, un récit à la première personne rédigé dans une langue orale intégrant nombre d’expressions idiomatiques.

Tout en méandres

Le «grand fleuve», «misi-ziibi» chez les Indiens ojibwés, prend sa source dans le nord du Minnesota, traverse dix Etats pour se jeter 3800 kilomètres plus loin, dans l’Atlantique, du côté de New Orleans.

Ces chiffres impressionnants peinent à témoigner de la réalité du «père des eaux», berceau du blues, fleuve tout en méandres, «comme une longue et flexible pelure de pomme jetée à l’eau par-dessus l’épaule», selon Mark Twain (La vie sur le Mississippi), qui ne cesse de remodeler ses rives et d’inventer des îles. Dans Lucky Luke – En remontant le Mississippi, un Old Timer trouve les mots justes pour exprimer le caractère fantasque du Grand Boueux: «3800 km d’eau sale! Trop épais pour bien naviguer, trop liquide pour cultiver. Le fleuve le plus capricieux du monde. Ou bien il est tellement mouillé qu’il inonde cinq Etats à la fois, ou bien il est tellement sec qu’il faut le boire à la fourchette»…


Peau de serpent

Tom Sawyer et Huckleberry Finn, son meilleur ami, ont découvert 12 000 dollars, qui ont été placés à intérêt. Huck, vagabond de son état, a été adopté par la veuve Douglas. Mais son pap, un homme des bois, le pire ivrogne du Missouri, par l’odeur du fric alléché, refait surface et emmène son kid. Ils s’établissent sur une île du fleuve, vivant de pêche et de rapines. Le jeune Huck, qui n’a jamais apprécié la «sivilisation», adorerait cette vie de liberté sans les raclées quotidiennes que le paternel lui inflige entre deux crises de delirium tremens. Fatigué de se faire tanner le cuir, il simule son assassinat avec du sang de cochon et met les bouts. Commence une longue fuite sur le fleuve – à laquelle Charles Laughton a forcément dû penser en tournant La nuit du chasseur.

Huck se planque sur Jackson’s Island, quelques miles en aval. Tapi dans les fourrés, il voit passer ses amis et connaissances à bord du steamer qui cherche son cadavre. Et puis il tombe sur le vieux Jim, l’esclave de Miss Watson, qui s’est enfui. Un homme bon comme le pain et la tête farcie de superstitions, préférant «mille fois voir la nouvelle lune par-dessus son épaule, que de prendre une peau de serpent avec sa main». Le gamin sans toit ni loi et le nègre marron décident de descendre le fleuve ensemble jusqu’à Cairo. De là, ils remonteront la rivière Ohio vers les Etats abolitionnistes où Jim pourra recouvrer sa liberté.

Regard sévère

Ils assistent aux crues du Nil d’Amérique et au «tintamaramdam» d’orages terribles, plongent dans le brouillard, croisent des trains de flottage, des steamers et des épaves. Cette americana fluviale s’apparente à une croisière en Arcadie. Jim et Huck vivent nus, comme le bon sauvage des paraboles. «On a dit qu’y avait pas de meilleur endroit où vivre qu’un radeau, en fin de compte.» En accord avec le monde, Huck note: «Le fleuve paraissait avoir des miles et des miles de large. La lune était tellement brillante que j’aurais pu compter les rondins à la dérive qui descendaient, noirs et calmes, à des centaines de mètres de la rive. Partout un silence de mort et il devait être tard, une odeur de tard.» Il fume sa pipe de maïs et s’émerveille: «Le ciel semble tellement profond quand on est couché sur le dos au clair de lune», sous un ciel «pointillé d’étoiles» qui, selon Jim, aurait été «pondues par la lune».

Le fleuve charrie aussi des fantômes, comme ce tonneau contenant un bébé mort, poursuivant depuis trois ans son assassin. Le narrateur candide exprime le regard sévère que Mark Twain pose sur la société américaine des années 1830, obscurantiste, bigote, hypocrite, cruelle…

Chien errant

Bandits, assassins, escrocs, pochetrons… La lie de l’humanité hante les rives du fleuve, tels ces fainéants pour lesquels «Y avait rien qui pouvait vraiment les réveiller, et vraiment les rendre heureux, comme un combat de chiens – à moins peut-être qu’ils se décident à verser de la térébenthine sur un chien errant et à y mettre le feu…» Des malfrats s’entre-tuent. Deux filous, le duc de Bridgewater et le Roi (Louis XVII en personne…), s’invitent sur le radeau, impliquent Huck dans leurs arnaques et, forfaiture suprême, vendent Jim. Quant aux Grangerford, qui donnent asile à Huck, ils sont indéniablement généreux, mais périssent tous dans une vendetta sauvage…

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La grande malédiction de la jeune Amérique est l’esclavage et son corollaire, le racisme. Enfant de son temps, Huckleberry sait que les Noirs sont des êtres inférieurs. Pris de remords après avoir joué un tour pendable à Jim, il va lui présenter ses excuses: «Il m’a bien fallu un quart d’heure pour me décider à aller m’humilier devant un nègre, mais j’ai fini par le faire, et je ne l’ai jamais regretté.» Cet aveu marque un tournant du récit et des Lettres américaines. Les tribulations du gamin inculte constituent un voyage initiatique au cours duquel son âme grandit. Abdiquant ses préjugés, il prend conscience que l’humanité est indivisible, que Jim a «autant d’affection pour sa famille que les blancs en ont pour la leur».

La dernière partie des Aventures s’avère décevante – une «duperie», selon Hemingway. Les personnages quittent le fleuve pour la terre ferme. Les quiproquos s’accumulent, Tom Sawyer réapparaît et reprend la main, transformant l’évasion du vieux Jim (en gros, une planche à arracher) en entreprise romanesque absurde. Le fleuve impassible coule au loin et nous appelle encore, mais Huck a la tête ailleurs désormais.

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