Rencontres

Blutch et Mattoti font le printemps à Locarno

Le Festival du film débute quand fleurissent les camélias avec «L’Immagine et la Parola», trois jours consacrés aux liens du cinéma et de la littérature. Cette année, la bande dessinée était à l’honneur

Depuis quatre ans, le Festival del Film Locarno commence au printemps. Marco Solari, président de la manifestation estivale, a imaginé trois jours de rencontres conviviales entre littérature et cinéma, L’Immagine e la Parola, que le directeur artistique, Carlo Chatrian, a mis sur pied. Emmanuel Carrère et Aleksandr Sokurov, Mario Botta ou Claudio Magris se sont déjà retrouvés sous les camélias en fleurs. Cette année, le spin-off du festival s’ouvre pour la première fois à des auteurs de bandes dessinées: Blutch et Mattoti.

Blutch, né Christian Hincker à Strasbourg en 1967, entretient un rapport dialectique mélancolique avec le 7e art. Il se qualifie de simple «regardeur de films», raillant tendrement ces «vieux messieurs enrhumés» que sont les cinéphiles. Pourtant, doté d’une mémoire phénoménale, il détient un savoir encyclopédique en matière de cinéma. Il connaît le nom des seconds rôles (Gérard Lartigau…), honore la mémoire des stars oubliées du muet (Gilbert Roland…). Il a traduit cette passion dans un album capital, Pour en finir avec le cinéma, dont il a eu l’idée le jour où Paul Newman est mort.

Lorenzo Mattoti, né à Brescia en 1954, entretient un rapport de disciple à maître avec le cinéma. Il le regarde comme l’artisan verrier contemple un vitrail ruisselant de lumière. Ses références sont celles de sa génération, le grand cinéma visionnaire des années 70. Il proclame son allégeance à Pasolini, à Wim Wenders, au Aguirre de Herzog, à Images d’Altman... Son chef-d’œuvre, Feux, doit sa luxuriance chromatique à Apocalypse Now. Il s’interroge: «Comment puis-je transcender par le dessin la beauté de l’eau ou du vent sur une prairie, comme le faisait Tarkovski?».

Blutch a fait des affiches pour Alain Resnais, l’acteur pour Bruno Podalydès ou le tandem Delépine-Kervern. Les somptueuses illustrations de Mattoti pour Pinocchio ont inspiré un superbe dessin animé. Les deux dessinateurs sont attirés par l’onirisme. «Ce qui me séduit au cinéma, c’est l’incertitude du rêve», dit Blutch. Et Mattoti a choisi de montrer Les Années-Lumière, parce que ce film d’Alain Tanner se situe «dans une zone étrange entre le rêve et le réalité».

Musiques immobiles

Blutch aime le jazz; Mattoti préfère le rock. Tous deux travaillent en musique et s’interrogent sur le lien qui unit le dessin immobile au mouvement. Le dessinateur italien estime que la ligne tremblée de L’Homme à la fenêtre exprime «la mélodie du changement». Il observe la difficulté de la bande dessinée à «transmettre la légèreté du geste». Tout devient symbolique, même un simple bonjour de la main. Dans Stigmate, ce roman graphique «dessiné avec du barbelé», il strie certaines cases de traits qui ne soulignent pas le mouvement, mais synthétisent la violence de l’action.

Pour le dessinateur français, la spécificité des arts en image, c’est l’objet: le chapeau de Charlot, la fusée de Tintin, les chaussons rouges de Michael Powell... Les deux artistes ont Donald pour totem. Un amusant canard de carrousel sert de pierre tombale à l’être aimé dans Stigmate. Blutch trouve que, dans Sabrina, son cher William Holden rappelle Gontran, le cousin de Donald…

L’Immagine e la Parola commence rituellement par un film muet. Parce qu’il aime «les films presque disparus, les films fantôme», Blutch a choisi The Wind (1928), de Victor Sjöström. Une jeune femme part s’établir au fin fond du Far West, dans le «royaume des vents». Ce western métaphorique brassant des tornades de sable et d’émotions redit la puissance de l’image et invoque des ombres disparues depuis décennies. Le cinéma se base sur le temps, la bande dessinée sur l’espace, analyse Mattoti: «Le fumetto est comme une collection de papillons épinglés que l’imagination doit animer».

Comédiens disparus

Blutch a de l’empathie pour les comédiens qui font rêver et qu’on oublie. Oubliés George Sanders, Burt Lancaster, Errol Flynn... D’autres, comme Marilyn Monroe ou Steve McQueen, ne survivent que sous forme de logos. Le destin des comédiennes est moins enviable encore. Pour une Catherine Deneuve ou une Meryl Streep toujours actives, combien sont sacrifiées sur l’autel de la jeunesse? Où sont Debrah Winger ou Jessica Lange qui triomphaient quand Blutch avait 20 ans? Certaines conjurent la fatalité en s’adonnant à la chirurgie esthétique et la Nuit des Césars se fait effrayante, comme une parade de «masques felliniens».

S’étonnant de voir qu’il est désormais plus vieux que bien des stars de jadis, Blutch essaye de comprendre le temps. «Je crois que le temps nous appartient. Nous l’avons compris, nous le mesurons. Le cinéma permet de revoir des acteurs disparus, comme Jean-Claude Brialy. Mais c’est une illusion, nous ne pouvons arrêter le temps comme on arrête un cheval en tirant sur les rênes».

Il présente La Guerre est finie (1966), d’Alain Resnais, dans lequel Yves Montand incarne un militant antifranquiste doutant de sa mission. Il fait observer que le personnage regarde par la fenêtre le cimetière de Montparnasse. Aujourd’hui, Montand y repose, et Resnais aussi… «Qu’est-ce que tu fais ?», demande Ingrid Thulin à Montand. «Rien. Je regarde la nuit», répond-il. Tout est dit. Sur le Monte-Verità, les magnolias fleurissent entre les plaques de neige.

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