Bob Dylan est comme la foudre: il ne tombe jamais là où on l’attend. En fait, Dylan, on ne l’attendait plus. Après Tempest (2012) et un Prix Nobel (2013) «pour avoir créé de nouvelles expressions poétiques dans la grande tradition de la chanson américaine», le plus fameux troubadour du XXe siècle a vu tarir sa créativité. Il a certes continué à se produire sur scène, démantibulant ses chansons soir après soir devant un public médusé. Il n’a pas non plus renoncé à son activité discographique, sortant des albums de reprises, Shadows in the Night (2015), Fallen Angels (2016) et enfin Triplicate (2017), un triple album dans lequel il concasse de sa voix de canard grippé le répertoire de Frank Sinatra, une épreuve qui eu raison de l’indulgence des admirateurs les plus inconditionnels…

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Il a fallu une pandémie pour que Bob Dylan sorte de sa réserve. Dans la nuit du 26 au 27 mars, il met en ligne sa première chanson originale depuis huit ans, Murder Most Foul. Un monstre de 164 vers qui s’étirent sur près de 17 minutes, battant les records de Highlands (1997) et de Sad-Eyed Lady of the Lowlands (1966). Sur son site, l’artiste salue ses fans, exprime sa gratitude pour leur soutien et leur loyauté au fil des années, avant de leur offrir «une chanson inédite que nous avons enregistrée il y a quelque temps que vous pourriez trouver intéressante. Protégez-vous, soyez vigilants et que Dieu soit avec vous.»

«Lente pourriture»

Au moment où la peste frappe, le petit prophète se lève et entonne un cantique sibyllin, entre l’Apocalypse de Jean et la playlist pour les temps derniers. Murder Most Foul, comme Tempest, emprunte son titre à Shakespeare. «Meurtre le plus vil»: c’est en ses termes que le spectre du roi révèle à Hamlet l’assassinat dont il a été victime. Le chanteur applique l’expression à l’assassinat de John Kennedy. Ce «sombre jour à Dallas, en novembre 63 Un jour dont nous vivons à jamais l’infamie» est, selon l’eschatologie dylanienne, le moment où le septième sceau a été brisé. La lumière s’est éteinte, l’innocence a fané.

Dans son homélie, le révérend père Dylan mêle faits historiques et paroles bibliques: «Ils ont soufflé sa tête alors qu’il était encore dans la voiture/Abattu comme un chien dans la vaste lumière du jour». Il mentionne les lieux (Grassy Knoll, Deep Ellum, Dealey Plaza) et quelques acteurs de la tragédie texane, tels Lee Harvey Oswald, le principal suspect, Jack Ruby, Abraham Zapruder, le badaud qui a filmé le président touché par les balles, et encore des personnages de fiction comme la Scarlett d’Autant en emporte le vent ou le Terry Malloy, le héros de Sur les quais.

Près de soixante ans après les faits, Dylan répercute le traumatisme d’une nation qu’il avait tôt pressenti. En janvier 1964, ne chantait-il pas «Rassemblez-vous les gars/Où que vous erriez/Et admettez que les eaux/Autour de vous sont en train de monter» (The Times They Are a-Changin’)? Chroniqueur des soubresauts de l’Amérique des années 1960, il redit ses admonestations: «Le jour où ils l’ont tué, quelqu’un m’a dit «Fils L’âge de l’Antéchrist vient de commencer». Et encore: «J’ai dit que l’âme de la nation a été arrachée/Et elle commence à entrer dans une lente pourriture».

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Illuminations poétiques

Pour décliner l’Armaguédon, Bob Dylan adopte la forme du talking blues, sur un mode plutôt free. D’une voix éraillée, sépulcrale, il égrène ses images de mort dans le paysage sonore que dessinent un piano, un violoncelle et des percussions. Murder Most Foul renvoie à deux chansons, Desolation Row (1965) et ’Cross the Green Mountain (2003). La première invite une ribambelle de fantoches (Cendrillon, le Bossu de Notre-Dame, Ophélie, Robin des Bois, Casanova, Ezra Pound…) dans quelque cour des miracles; la seconde, écrite pour le film Gods and Generals, raconte la guerre de Sécession à travers de courtes scènes conçues comme des illuminations poétiques.

Sans rien perdre de sa densité tragique, la chanson évolue de la lamentation au catalogue, à l’hommage et à la dédicace. Revenant sur les années où l’Amérique était jeune encore, quand les Beatles débarquaient, il réécrit un peu l’histoire en prétendant qu’il était à Woodstock, le festival où il a brillé par son absence. Et puis il rassemble une pléiade de musiciens, Etta James, John Lee Hooker, Oscar Peterson, Stan Getz, Thelonious Monk ou Stevie Nicks de Fleetwood Mac… Il invoque Wolfman Jack, fameux disc-jockey américain, et lui demande de passer des chansons pour tous les nécessiteux que nous sommes. Une quarantaine de titres sont cités, standards du blues (A Key To The Highway) et du jazz (Misty, Love Me Or Leave Me, Stella by Starlight…), traditionnels folk (Dumbarton’s Drums), marches militaires (Marching Through Georgia) et cantiques (The Old Rugged Cross)… C’est la bande-son de l’Amérique et de l’histoire du monde, la musique des jours glorieux et des jours sombres. C’est l’Evangile selon saint Bob, auquel on doit cette maxime implacable: «Je déteste de vous le dire Monsieur, mais seuls les morts sont libres»…


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