Un étranger s’est installé au salon. Adossé au phono, il vous toise, ce ténébreux lascar. Il vous dit quelque chose. La pochette d’un disque apocryphe de Peter Gabriel? Un portrait de Norman Bates (Anthony Perkins dans Psycho) ou celui de «Wild Bill» Wharton (Sam Rockwell dans La Ligne verte) réalisé dans l’atelier dessin du pénitencier? Du calme: il s’agit juste de Bob Dylan.

Le chanteur enrhumé s’obstine à faire de la peinture, sans grand succès. Cet autoportrait peu ressemblant reste néanmoins saisissant. Car il orne la pochette de Another Self Portrait (1969-1971) , le dixième volume de The Bootleg ­Series, cette collection exhumant depuis vingt ans les trésors inconnus du fabuleux troubadour. Rappelant qu’un masque peut en cacher un autre, que Dylan est un artiste gigogne, ce portrait ténébreux succède à la bouse humanoïde, expressionniste et pastel, qui s’étale depuis quatre décennies sur la pochette de Self Portrait (1970), l’album honni.

Bob Dylan s’est imposé au début des années 60 comme la figure de proue du protest song. Ce rôle l’excède rapidement. En 1964 déjà, avec Another Side of Bob Dylan, il révèle le poète derrière le chanteur engagé. Puis révulse le mouvement folk en électrifiant sa musique. Il touche au sublime avec Highway 61 Revisited et Blonde on Blonde, deux albums mercuriels le sacrant Rimbaud du rock’n’roll, puis se casse la figure à moto.

Il se relève sans trop de dommages physiques, mais quelque chose est mort en lui. Il se retire du monde. S’enferme dans une grange avec The Band, où il enregistre The Basement Tapes (publié en 1976). Se consacre à la vie de famille. Sort l’austère John Wesley Harding et Nashville Skyline, sur lequel il se prend pour un crooner country.

Ses fans le harcèlent. Ils ne supportent pas une retraite qu’ils considèrent comme une trahison: Bob est le leader qui doit les conduire au Grand Soir. Le chanteur termine exaspéré sa décennie triomphale et cauchemardesque. Dans Chroniques, volume I (Fayard), il note: «J’étais malade des extrapolations bâties sur mes morceaux, de les voir retournés à des fins polémistes, d’être sacré Frère aîné de la rébellion, Pape de la contestation, Tsar de la dissidence, Baron de l’insoumission, Leader des écornifleurs, Empereur de l’apostasie, Archevêque de l’anarchie, Grand Manitou. Qu’est-ce que ces salades?»

Contractuellement, il doit à sa maison de disques un album tous les dix-huit mois. Va pour Self ­Portrait. Un ramassis de vingt-quatre titres hétéroclites, des rengaines laid-back, des trémolos de crapaud se prenant pour Elvis, des valses désuètes («Blue Moon»), une reprise de Gilbert Bécaud («Let It Be Me»), une beuglante sur des cuivres carnavalesques («Wigwam»), le tout saupoudré de chœurs féminins et généreusement enrobé de violons. Pas grand-chose à sauver. Lorsque l’album paraît, Greil Marcus signe dans Rolling Stone un article mythique qui demande d’emblée: «C’est quoi cette merde?»

Plus de quarante ans ont passé et, miraculeusement, Self Portrait a une seconde chance. CBS a retrouvé dans ses archives des bandes enregistrées par Bob Dylan entre 1969 et 1971. Sur nombre d’entre elles, accompagné par le guitariste David Bromberg et Al Kooper au piano, le barde de ­Duluth renoue avec l’essence de l’art, gratte sa guitare sur des mélodies traditionnelles ou des compositions originales. Ailleurs, il musarde avec les gars du Band ou avec l’ami George Harrison. Ces démos et prises alternatives de Nashville Skyline, Self Portrait et New Morning fondent Another Self Portrait, trente-cinq chansons inédites, dont une courte majorité (19) signées de Dylan.

Ces chants remontés des oubliettes obligent à porter un nouveau regard sur Self Portrait. La modestie des arrangements, un friselis de guitare et quelques notes de piano pour les prises les plus sobres valorisent à merveille la voix de Dylan. Elle n’est plus brumeuse comme sur Blonde on Blonde, ce n’est pas encore le croassement lugubre des thrènes du crépuscule, mais un organe mûr, juste, sensuel, extraordinairement proche, sachant traîner sur une syllabe pour changer une romance en énigme. Aux antipodes de la version meringuée de 1970, «Belle Isle» révèle sa mélancolie et, débarrassé de ses afféteries («wop» et «ou-ou-ou» féminins), «Copper Kettle» plonge au cœur de l’histoire américaine en évoquant ­l’activité nocturne des bouilleurs clandestins.

Pourquoi Bob Dylan, orfèvre du sabotage, a-t-il gâché ces âpres joyaux sous des monceaux de chantilly? Greil Marcus, fin dylanologue revenu à de meilleurs sentiments puisqu’il signe les notes de pochette de Another Self Portrait, pense que Self Portrait visait à «ôter toute envie de rencontrer Bob Dylan». Accablé à l’idée de devoir toujours et encore demeurer «l’expression authentique de la conscience perturbée et inquiète de la jeune Amérique», la star a voulu casser le mythe et se poser en héritier d’une longue tradition populaire – jazz, blues et folk. Une attitude que ni Neil Marcus ni personne n’a comprise en 1970. Et qui nous rappelle que Dylan reste le plus impénétrable des sphinx.

Bob Dylan, «Another Self Portrait» (1969-1971), The Bootleg Series vol. 10, Columbia.

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