Prix Nobel

Bob Dylan, le sacre d’un monument de la contre-culture américaine

A 75 ans, le chanteur américain touche la suprême récompense: le Prix Nobel de littérature. Une récompense méritée pour cet héritier de Woody Guthrie et de Rimbaud dont la poésie a eu un impact incomparable sur les années 60 et au-delà

Combien de routes un poète doit-il parcourir pour recevoir le prix Nobel de littérature? Elles sont innombrables qui mènent des brumes de Duluth, Minnesota, à l’effervescence folk de Greenwich Village, des paradis artificiels électriques à la Woodstock Nation, de Sam Peckinpah au pape, de Joan Baez à Francis Cabrel, du judaïsme à Jésus, des clubs enfumés aux stades, des illuminations rimbaldiennes à la musique traditionnelle nord-américaine… Sans oublier toutes celles que Bob Dylan sillonne depuis bientôt trente ans avec le Never Ending Tour, cette tournée sans fin, ce glorieux crépuscule où, soir après soir, devant des audiences de plus en plus sidérées, de plus en plus clairsemées, il s’ingénie à saborder son œuvre…

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Combien d’années une montagne peut-elle exister avant d’être balayée par la mer? Cinquante-quatre ans depuis «Bob Dylan», le premier LP, pour que le monument de la contre-culture américaine reçoive le suprême honneur. Il a longtemps figuré parmi les favoris (Dario Fo, qui vient de mourir, lui avait grillé la politesse en 1997…), mais semblait ne plus avoir la cote. Coup de tonnerre dans le ciel d’octobre, le Prix Nobel de littérature 2016 est décerné à Bob Dylan, 75 ans, «pour avoir créé dans le cadre de la grande tradition de la musique américaine de nouveaux modes d’expression poétique», selon les termes de la secrétaire générale de l’Académie suédoise, Sara Danius. Il est premier musicien à être récompensé par l’Académie depuis la création du prix en 1901.

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«Poésie pour l’oreille»

«Bob Dylan écrit une poésie pour l’oreille», a précisé l’Académie. D’une certaine façon son écriture est difficilement dissociable de son phrasé (cette façon unique de laisser traîner une syllabe, ces bémols de cynisme existentiel), de son timbre que bien des canards lui envient, de cette voix de brouillard ou de mélécasse (selon les périodes). Mais son verbe existe indépendamment de la musique.

Bob Dylan s’est fait en lisant tous les grands classiques américains, russes et français, mais aussi en écoutant tous les classiques du folk américain. Dans ses premiers albums, il se pose en héritier de Woody Guthrie et autres troubadours qui, guitare au poing, propageaient les nouvelles et commentaient l’actualité.

Une première de ces grandes chansons est «A Hard Rain’s Gonna Fall», un commentaire visionnaire de la crise des missiles en octobre 1962. Cette «pluie dure qui va tomber» engendre un monde apocalyptique que le chanteur décrit longuement à un «enfant aux yeux bleus» jusqu’aux «profondeurs des plus profondes forêts noires […] où noir est la couleur, où rien est le nombre».

Dans sa veine politique, le jeune homme en colère trouve les mots justes pour cingler les maîtres du monde, les facteurs de guerre («Only A Pawn in Their Game», «With God on Our Side»…) et annonce que les temps changent («The Times They Are A-Changin’») – la jeunesse saura l’entendre. Dans le poignant «The Lonesome Death of Hattie Caroll», il dénonce le jeune gentleman du sud qui, d’un coup de canne, tue sa vieille servante noire et, plus encore la clémence de la justice à l’égard de l’assassin – «Voici le moment de vos larmes»…

Chansons d’amour

Dès 1964, le petit prophète en colère prend des chemins courtois. Ses chansons d’amour mêlent l’inspiration poétique à la cruauté psychologique. Chronique d’une débâcle sentimentale, «Ballad in Plain D» se conclut par ce quatrain fataliste: «Ah, mes amis emprisonnés me demandent, «Est-ce bon, est-ce bon de se sentir libre?» Et je leur réponds fort mystérieusement «Les oiseaux sont-ils libres des chaînes du ciel?».

Au mitan des années 60, Dylan exaspère les puristes du folk en saisissant une guitare électrique. Stimulés par l’idiome rock, ses vers accèdent à une dimension supérieure. «Like A Rolling Stone», l’une des plus grandes chansons du monde, est un réquisitoire impitoyable contre une femme qui croyait avoir l’air mais qui a dégringolé. «Il fut un temps où tu t’habillais si chic Tu jetais la pièce aux clodos, n’est-ce pas?» siffle-t-il, venimeux, avant de cingler au refrain… «Mais comment te sens-tu D’être livrée à toi-même Comme une pierre qui roule?»

«Bouche de mercure»

Bob Dylan a sans doute atteint le sommet de son art dans «Blonde on Blonde», le double album de 1966, celui qui contient les plus belles chansons d’amour («Just Like A Woman», «I Want You»), mais aussi des blues surréalistes convoquant des cortèges de personnages hallucinés («Stuck Inside of Mobile with the Memphis Blues Again»), une rumination introspective de drogué en attente de l’Armageddon («Visions of Johanna») et «Sad-Eyed Lady of the Lowlands», une ballade irlandaise dans laquelle le poète déclare sa flamme à travers un flux d’illuminations: «Avec ta bouche de mercure en tes temps missionnaires Et tes yeux comme de la fumée et tes prières comme des rimes Et ta croix d’argent et ta voix comme un carillon…»

Rimbaud a cessé d’écrire à l’âge où Dylan a commencé. Dylan écrit toujours des chansons (son 37e album, «Fallen Angels», est sorti dans l’indifférence en avril), mais sa verve poétique s’est apaisée, avec d’occasionnels beaux retours de flamme («Mississippi», «'cross the Green Mountain», «Love Sick»…).

La puissance de certains de ses textes, l’impact qu’ils ont eu sur les années 60, les tonnes d’exégèses qu’ils ont inspirées, font indéniablement de lui un des plus grands poètes des temps modernes («Modern Times», 2005). Quant à ceux qui n’aiment pas sa musique ni sa voix, «Tarantula», roman expérimental, et «Chroniques, volume 1», autobiographie parcellaire, prouvent que Dylan est l’héritier légitime de la grande littérature américaine.

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