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Bob Dylan sur la pochette de «Highway 61 Revisited» (1965).
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Livres

Quand Bob Dylan tissait sa toile littéraire

Prix Nobel de littérature, le troubadour illuminé de la contre-culture américaine publiait au faîte de sa gloire, en 1966, «Tarantula», un long poème surréaliste et abstrus. Une rude épreuve pour le fan-club, aujourd’hui rééditée

A la clé de Tarantula, il y a une bravade. Aux journalistes qui l’interviewent, le jeune prodige du folk song promet un livre dès avril 1963. Il reste évasif quant au contenu: «En fait, ce livre ne peut pas vraiment avoir de titre, voilà le genre de livre que c’est.» Bob Dylan veut-il se mesurer aux cadors de la littérature américaine? Est-il curieux de voir si ses mots peuvent exister sans la musique ni sa voix de canard dans la brume?

L’hypothèse d’une escapade littéraire suffit à susciter l’intérêt de l’éditeur Macmillan, qui verse une avance au troubadour. Celui-ci noircit des pages entre les dernières semaines de 1964 et le printemps de 1965 en vue d’une publication intitulée Bob Dylan off the Record. Il finit par arrêter le titre Tarantula. Personne n’a jamais compris à quoi il rime. Une hypothèse renvoie à Et ainsi parlait Zarathoustra. Nietzsche y écrit: «Regarde, voici le repaire de la tarentule! Veux-tu voir la tarentule? Voici la toile qu’elle a tissée: touche-la, pour qu’elle se mette à s’agiter. Elle vient sans se faire prier, la voici: sois la bienvenue, tarentule!» Le philosophe apostrophe l’araignée: «Je sais aussi ce qu’il y a dans ton âme. Il y a de la vengeance dans ton âme: partout où tu mords il se forme une croûte noire; c’est le poison de ta vengeance qui fait tourner l’âme!» Bob Dylan se rêve-t-il en tarentule, protégé dans la toile de ses mystères, gorgé de venin et menant la tarentelle mondiale?

Steak coriace

La sortie du livre est prévue pour 1966, la campagne promotionnelle (sacs, badges) lancée. Mais Dylan semble se distancier de cette incursion dans la littérature. Il craint, non sans raison, que personne n’y comprenne rien. En juillet 1966, un accident de moto met fin à la première partie de sa carrière et à sa fuite en avant dans les paradis artificiels. La publication de Tarantula est ajournée. Le volume sort en 1971, pour freiner la circulation massive de copies pirates. Les fans du chanteur se jettent sur ce «livre de mots» avec l’avidité d’un chrétien assoiffé sur un calice de vin de messe. Ils se font violence pour le lire jusqu’au bout. Le verbe résiste comme un steak coriace. Il faut puiser au plus profond de sa foi pour se convaincre que Bob est un génie.

Lire aussi:  Bob Dylan, le sacre d’un monument de la contre-culture américaine

Aujourd’hui que les règles de l’Eglise de dylanologie se sont assouplies et que Tarantula est réédité, le temps est venu de relire cette divagation dans laquelle l’onomatopée rock n’rollienne («blam de lam») percute le cadavre exquis de Breton et le morse de John Lennon, mord les fesses de Joyce, tandis que Rimbaud zyeute la mêlée depuis la timonerie du Bateau ivre.

Ni queue ni tête

«Le livre n’a ni début ni fin», prévenait l’auteur en 1965. Ni queue ni tête non plus. Il se présente sous la forme d’un monceau épistolaire. Signées benjamin tortu, Tobie Céleri, louie louie, prince goulache, Funka, titigre, Popeye Trémousse, Bielle Coulée, truman peyote, Zizi Cramoisi ou Fétu, le Fromentin, ces lettres sont comme un puzzle de 3000 pièces éparpillées sur la moquette à poil long des Marx Brothers.

Elles procèdent par association libre d’idées, recourent à l’écriture automatique des surréalistes et aux cut-up chers à William Burroughs pour produire des courants de conscience irrigués de flots lysergiques. Passé un moment de stupeur légitime, on peut se laisser embarquer dans cette déferlante d’images pêle-mêle, d’aphorismes drolatiques («un ours blanc est un ours fou», «un sou bassement gagné est un sou et un sou est un sou»), de conseils d’ami («tu dessineras une bouche sur l’ampoule électrique afin qu’elle puisse rire plus librement»), d’épitaphes («ci-gît bob dylan/ assassiné/ en traître/ par chair tremblante...»), d’anathèmes et de coqs à l’âne. Les familiers de l’œuvre chanté reconnaissent en passant les inventaires nonsensiques que Dylan décline dans ses chansons, ainsi que les estropiés dont il réarrange le visage et change le nom dans Desolation Row, la chanson qui clôt Highway 61 Revisited (1965).

Tarantula se conclut sur cette prophétie solennelle: «seules peu de choses existent: le Boogie Woogie – les grenouilles de haut vol – le Nashville Blues – les harmonicas ambulants – 80 lunes & gnomes au bois dormant – seules trois choses perdurent: Vie – Mort & les bûcherons arrivent». Bob Dylan s’est désintéressé de Tarantula. En 2004, il a publié l’admirable Chroniques volume 1, récit autobiographique. En 2016, il a reçu le Prix Nobel de littérature.


Bob Dylan, «Tarantula», traduction de l'anglais (américain) par Daniel Bismuth, Fayard, 250 p.

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