Il est un malentendu. Il y a 30 ans, Bobby McFerrin débarquait sur MTV en costard blanc et pieds nus, gigotant à côté de Robin Williams, avec un tube a cappella, une bricole ingénue qui disait en substance qu’il ne fallait pas se faire de souci et être heureux. C’était une voix de yodel et de gospel, frappée à même la poitrine, quelque chose entre le Pygmée de Centrafrique, une soprano grand style et un bluesman de Clarksdale, Mississippi. On ne savait pas très bien où le ranger, alors beaucoup l’ont oublié dans un tiroir réservé aux amuseurs.

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Une voix pour le corps

Bobby McFerrin, 69 ans, entre sur la scène du Montreux Jazz Club, en chemise bleue et rastas blanchies. Il s’assied au centre du demi-cercle, il a un mug plein de thé qui refroidit et des cachous anti-inflammatoires à portée de main. On dirait qu’il va animer un atelier de sophrologie ou une séance d’alcooliques anonymes. Il est entouré de sa petite troupe très dévouée, deux femmes, deux hommes. Dès qu’il lance son bourdon de poitrine et de front, ce rythme battu sur la peau, on a l’impression d’avoir déjà entendu cent fois le concert qu’il s’apprête à donner.

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Il suffit de visiter les archives de Montreux pour comprendre à quel point Bobby est grand. Il existe des duos avec Chick Corea, notamment sur la composition du pianiste, Armando’s Rhumba, où Bobby anticipe les inflexions, les dégringolades, le jazz et le Sud; il est une basse, une batterie et une flûte, de cette voix orchestrale qui semble se rebeller contre sa propre vocalité. Bobby chante très peu de mots, il invente des langues imaginaires, des esperantos bruitistes, il déploie des stratégies de nouveau-né ou de vieillard. C’est une voix qui n’atteint pas par l’esprit, mais par le corps.

Avec le violoncelliste Yo-Yo Ma, avec le pianiste Herbie Hancock, et surtout dans ses entreprises solos ou de chœur, Bobby McFerrin cherche non seulement à interroger l’usage du chant mais aussi la tradition du concert. Il ouvre le ventre du spectacle, donne des indications à ses accompagnateurs, attrape une improvisation dans l’air climatisé, demande à un danseur, deux spectatrices dans l’assistance, de le rejoindre. McFerrin abat le quatrième mur, la hiérarchie des évidences. Il maîtrise un instrument dont chacun dispose. Alors, le public a payé non pas pour voir, mais pour en être.

Occasions manquées et miracles

Il y a beaucoup d’anecdotes, des occasions manquées, dans ce concert. Et puis, par deux fois, un éclair de grâce. Une femme, au milieu des tables du premier rang, qui se dresse pour chanter sur des modes orientaux. McFerrin la rejoint. Ils se font face, à se chercher du bout de l’air vibré. Il la regarde comme une espèce nouvelle, une terre inconnue. Il n’aime rien tant que cela, ce moment où il est pris à son propre jeu de la stupeur.

Bien avant, c’était la chanteuse Rihannon qui chavirait tout. Elle chante avec McFerrin depuis trente ans. D’une voix surgie du souffle, qui traite d’étoiles et d’hommes, elle sidère, tourne comme un derviche. Les quatre autres chanteurs n’en reviennent pas. Ils regardent cette voix éclater en 1000 particules frissonnantes. Bobby McFerrin, parce qu’il n’a jamais renoncé à rien de sa méthode funambule, permet à ces miracles de survenir.