577 000 téléspectateurs outre-Sarine, 34,4% de part de marché. Le 30 septembre 2008 sur Schweizer Fernsehen, la culture s’offrait le vertige des chiffres qui en imposent. A la gare de Zurich, le ballet des cameramen et des bras articulés saisit une Traviata de Verdi en prime time et en direct, sous le regard médusé de 30 000 passants. Violetta et Alfredo chantent «Libiamo ne’lieti calici» un schublig dans une main, une chope de bière dans l’autre – Eva Mei et Vittorio Grigolo n’en ont que plus de mérite. «Ce n’est pas de l’opéra, c’est de la télévision», lâche pendant l’entracte Alexandre Pereira, directeur de l’Opera de Zurich. La musique classique fait dans le grand spectacle, et ça marche: les retransmissions d’opéras traditionnels culminent rarement au-delà de 8% de part de marché.

A titre de comparaison, l’émission Box Office de la TSR réalisait en 2008 une moyenne de 27,8%. Oui, le concept est porteur, et le producteur Christian Eggenberger l’a bien compris. Une semaine après le succès de cette Traviata, son équipe planchait déjà sur une nouvelle transposition iconoclaste. La Bohème en Banlieue, diffusée ce soir en direct à 20h sur Arte, SF1, RSI, TSR1 et tsr.ch, c’est 400 personnes mobilisées dans les alentours de Berne, une vingtaine de caméras, 32 lignes de fibre optique et une transmission assurée entre les différents lieux de tournage par plus de 100 faisceaux hertziens. Car si l’action prend place dans un HLM du quartier de Gäbelbach, l’orchestre ainsi que plusieurs scènes du deuxième acte se dérouleront au centre commercial Westside, situé quelque 800 mètres plus loin.

Puccini sous le signe de la démonstration technologique? «Rien que pour la prise de son, 30 spécialistes sont nécessaires», commente Christian Eggenberger. La synchronisation représente en effet un défi de taille, sachant que les écarts de transmission varient selon la distance. Les solistes Maya Boog (Mimi) et Saimir Pirgu (Rodolfo) chanteront donc avec deux oreillettes, «l’une pour l’orchestre, l’autre pour leur propre voix».

Au-delà des moyens engagés, «il s’agit avant tout d’un challenge artistique», tient à préciser le producteur. Avec, en filigrane, la volonté de démystifier l’univers de l’opéra, souvent jugé élitaire et exigeant. Que penser de cette démocratisation à haut potentiel télévisuel? Le Temps a posé la question à trois personnalités du monde lyrique.