Cinéma

«Bohemian Rhapsody»: Queen, le spectacle doit continuer

Vingt-sept ans après sa disparition, Freddie Mercury se retrouve au cœur d’un biopic célébrant non pas son seul destin, mais l’aventure d’un groupe qui a marqué son époque. Malgré un récit chronologique et relativement lisse, «Bohemian Rhapsody» s’avère étonnamment plaisant

Ce 13 juillet 1985, il est quelque chose comme 18h41 lorsque Queen investit la scène gigantesque montée sur l’un des virages du stade de Wembley. Auparavant, une quinzaine d’artistes se sont succédé, aussi bien Elvis Costello que Nik Kershaw, Spandau Ballet que U2, Dire Straits que Sade. Plus tard dans la soirée se produiront encore David Bowie, The Who, Elton John et Paul McCartney. Mais c’est bien autour de Queen que se cristallise toute l’attention, en marge de la visée caritative de l’événement, ce Live Aid mis sur pied par Bob Geldof pour lutter contre la famine en Afrique.

Ce jour-là, Queen célèbre son grand retour sur une scène londonienne, quinze ans après sa formation dans la capitale britannique. En début d’année, Freddie Mercury avait publié Mr. Bad Guy, très faible album solo sur lequel il avait travaillé deux ans. Le Live Aid, événement se tenant simultanément à Londres et à Philadelphie et diffusé en direct à travers le monde, symbolisait alors la résurrection de Queen, faisant mentir les rumeurs de séparation définitive. Freddie Mercury, Brian May, Roger Taylor et John Deacon joueront une vingtaine de minutes et hypnotiseront Wembley. Leur performance est aujourd’hui considérée comme l’un des plus grands moments de l’histoire du rock. Pas étonnant, dès lors, que Bryan Singer ouvre et close Bohemian Rhapsody sur ce 13 juillet 1985.

Musique pompière

Depuis qu’il est devenu un genre parmi d’autres, le biopic, ou film biographique, s’est renouvelé. Et il n’est jamais aussi intéressant que lorsqu’il se concentre sur un moment précis du destin d’une personnalité. Eclairer un instant pour mieux illuminer une vie. Singer, lui, a réalisé un film à l’ancienne. On y suit Mercury de sa rencontre avec May et Taylor à l’apogée du Live Aid, alors qu’on aurait pu attendre un film sur la dernière partie de la vie du chanteur, décédé en 1991 de complications pulmonaires liées au sida. Ce choix s’explique probablement par le fait que Bohemian Rhapsody est plus un long métrage sur la genèse et le triomphe planétaire de Queen qu’un pur biopic sur son emblématique chanteur. Le film est certes centré sur Mercury, mais il a aussi pour but d’évoquer la manière dont les quatre musiciens fonctionnaient ensemble, comment notamment ils ont décidé de s’approprier certains codes de l’opéra pour proposer une musique aussi pompière qu’inédite au moment où la tendance était au rock progressif et au glam.

A lire: David Bowie et Freddie Mercury ont enregistré des titres mystères à Montreux

On peut aisément reprocher à Bohemian Rhapsody d’être un film relativement lisse, dans lequel les éléments perturbateurs venant enrayer la mécanique d’un récit bien huilé – le comportement parfois erratique de Mercury, sa prise de distance avec le groupe – sont traités comme de petites péripéties. Là aussi, l’explication semble assez simple: le projet, qui a mis du temps à prendre forme et a vu plusieurs comédiens annoncés pour le rôle principal (Sacha Baron Cohen, Daniel Radcliffe), est un biopic officiel, dans le sens où il est soutenu par les musiciens ayant survécu à Mercury. Pas question du coup de les laisser dans les marges, encore moins d’aller creuser dans les zones d’ombre inhérentes à toute rock story qui se respecte. De même, l’homosexualité de Mercury n’est pas un véritable enjeu, c’est plus sa relation amoureuse puis amicale avec Mary Austin qui sert ici de moteur narratif, alors même que son orientation sexuelle est intrinsèquement liée à sa musique et à son sens du show.

Excellent casting

Tout semble ainsi facile, comme si le groupe avait composé ses tubes spontanément, sans souffrance ni véritables doutes. «Quand la légende devient des faits, imprimez la légende», entend-on dans L’homme qui tua Liberty Valance (1962), de John Ford. C’est ce que fait ici Singer: il raconte la légende de Queen sans forcément chercher la précision historique. A musique emphatique, esthétique volontiers maniériste: le cinéaste new-yorkais, devenu commandant en chef de la saga X-Men après avoir été révélé par Usual Suspects (1995), ne craint en outre pas la surenchère visuelle – décors, son, lumière, montage, la mise en scène ne s’efface pas au profit de l’histoire, elle y participe pleinement.

Alors, forcément, on peut voir Bohemian Rhapsody comme une hagiographie pour fans ultras. Difficile d’ailleurs d’affirmer qu’il s’agit d’un choix assumé de Singer vu qu’il a été débarqué en fin de tournage sans que l’on sache vraiment si c’est à cause de divergences artistiques ou de problèmes personnels. Son film n’en demeure pas moins étonnamment plaisant si on le prend pour ce qu’il est: non pas un drame scrutant l’âme d’un artiste torturé, mais la simple histoire d’un groupe arrivé sur le toit du monde sans avoir eu à brider ses envies artistiques, et qui a su rester uni.

La réussite – certes modeste – du projet tient aussi à son ton, qui se permet souvent un second degré bienvenu, de même qu’à un excellent casting, jusque dans les moindres seconds rôles. Impossible de ne pas être troublé par la performance de Rami Malek, qui parvient in fine à donner à Mercury, à travers son jeu, la profondeur psychologique qui manque peut-être au film. Une nomination aux prochains Oscars, voire un sacre, semble inévitable.


Bohemian Rhapsody, de Bryan Singer (Etats-Unis, 2018), avec Rami Malek, Gwilym Lee, Ben Hardy, Joseph Mazzello, Lucy Boynton, Allen Leech, Aidan Gillen, 2h14.

Publicité