Bohumil Hrabal. Ballades sanglantes et légendes. Trad. de Xavier Galmiche

Jarmilka. Trad. de Benoît Meunier. L'Esprit des péninsules, 270 p. et 115 p.

A Prague, le tonitruant et féerique Bohumil Hrabal était aussi célèbre pour la qualité de ses œuvres que pour la quantité de bière qu'il ingurgitait dans les tavernes, du côté de la place Venceslas. Au Tigre d'Or, en particulier, ce matamore de la chope aimait se pinter sans modération, avant de se précipiter sur ses manuscrits où d'autres ivresses s'emparaient alors de sa plume, sous le signe de Rabelais. Mais Bohumil le magnifique incarnait aussi cette vertu: la résistance à la sottise communiste. Ses armes? Une bouffonnerie délirante, qui lui servait de bélier pour éventrer la cuirasse d'un système dont il parodia toutes les absurdités. Parce qu'il sut «marier l'humour plébéien et l'imagination baroque», comme l'a dit Kundera, Hrabal fut donc le Diogène de l'ère totalitaire, et il attisa l'espoir de tout un peuple bâillonné. Voilà pourquoi il fut la bête noire du régime, qui le censura copieusement. Cela ne l'empêcha pas d'écrire autant qu'il buvait, avant que l'effondrement du communisme ne donne à son œuvre son véritable envol. Lui aussi, d'ailleurs, en profita pour rejoindre le ciel: il s'est tragiquement défenestré, en 1997, à 83 ans.

Longtemps diffusés en samizdat, les textes de Hrabal sont tellement abondants qu'ils ne sont pas tous traduits en français. La preuve, les deux inédits que propose un petit éditeur, L'Esprit des Péninsules. Le premier, Ballades sanglantes et légendes (Morytaty a legendy), fut publié en 1968, au plus fort du Printemps de Prague. Son auteur était alors tellement populaire qu'on ne le censura pas, pour une fois. Son propos? S'inspirer des légendes et du folklore de son pays, pour les accommoder à sa propre sauce: un cocktail de faits divers, de palabres roublardes, de monologues, de notations surréalistes, de boutades de bateleur et de métaphysique drolatique.

On pense aux collages de Jiri Kolar dans ces pages où, à travers le prisme déformant d'un bock de bière, le narrateur recompose le passé à la lumière du présent. Au programme, pêle-mêle, une évocation nostalgique de la Bohême mythique, une plongée dans la Tchécoslovaquie fantôme des années rouges, le récit d'un retour au bercail d'une rescapée de la Shoah, un compte rendu (hilarant) d'un voyage aux Etats-Unis, un éloge de Thélème et de ses ripailles, une rêverie galante en compagnie d'une jeune paysanne, un autoportrait, une méditation sur le mythe de Caïn, une parabole sur la dernière guerre, et une première ébauche – en plus insolite – du récit le plus célèbre de Hrabal, Trains étroitement surveillés. Le tout saupoudré de merveilleux. «Il est possible de penser qu'il existe au monde autant de légendes qu'il existe de gens», écrit l'auteur d'Une Trop Bruyante Solitude qui, d'un coup de baguette magique, sait transformer la camisole du réel en habit d'arlequin.

Le second inédit, Jarmilka, est nettement plus sombre. Rédigé au début des années 1950, il dépeint la vie quotidienne dans l'une de ces ténébreuses aciéries où Hrabal travailla, entre 1949 et 1952. Au bruit des machines s'ajoutent d'autres fracas: ceux du totalitarisme, qui s'est nourri de la sueur des ouvriers décervelés dont l'écrivain restitue le calvaire. Avec cette conclusion terrible: «Il ne reste plus qu'à tout accepter.» On se consolera en lisant, à la suite de ce texte cauchemardesque, un entretien réjouissant avec Hrabal. Lui aussi inédit, il date de 1968 et il y est beaucoup question du rire, de Charlot et de Buster Keaton: le salut par l'humour…